16.01.2010

AVIS-Note 173

Chers Amis,

Désolé, mais étant en période de déménagement, je ne pourrai pas alimenter ce blog avant le début mars 2010.

J'espère vous retrouver nombreux à cette époque.

A bientôt!!!

Pierre

01.01.2010

JOURNAL-Note 172

Dimanche 1er janvier 1939:

Je suis bien au chaud, protégé de tout. C'est la seule chose dont je suis à demi-conscient, la seule impression que je peux vous livrer, car je ne sais rien, absolument rien sinon que je me sens bien.

J'ignore tout de ce monde.

j'ignore même qu'il y a un monde.

Inconscient du présent, je n'ai pas de passé et ne sais rien de l'avenir; ces trois mots, je ne les connais d'ailleurs pas, car je ne connais aucun mot.

Je ne sais pas que Dame Nature a décidé de me faire naître demain, 2 janvier, le jour ou le Gouvernement, ignorant mon arrivée, part en vacances.

La sage-femme va me mettre au monde, dans le lit de mes parents, émerveillés de recevoir un si beau bébé. Je vais apparaître dans cette France dont les voisins sont si bruyants; les Espagnols s'entre-tuent et les Allemands, sous la férule d'un dénommé Hitler, me préparent un environnement vert-de-gris où se déroulera ma prime jeunesse.

Si j'avais su tout cela, et bien d'autres choses encore, j'aurais refusé de sortir de mon cocon.

Je serais resté bien au chaud, car je me sens si bien, dans le ventre de ma maman, protégé de tout...

 

 

 

PORTRAIT-Note 171

On trouve, dans le "Journal des Goncourt", des portraits de personnages célèbres ou tout à fait anonymes, comme celui de ce vieillard rencontré dans un petit café de Berlin et que, le trouvant admirable, je livre à votre dégustation:

« Et alors vers ma table, le crâne et le front balayés et baignés de grandes mèches de cheveux blancs, quelqu'un d'à peine vivant, d'oublié par la mort, par la guerre, s'approche, branlant comme une ruine. Le pauvre petit vieillard, ensuairé dans sa longue redingote tachée du ruban d'une croix, avance vers moi sa tête, où deux yeux sortent, fixes et saillants, morts et terribles comme ceux d'un soldat, auquel on enfoncerait une baïonnette dans le ventre. De grosses moustaches blanches lui masquent la bouche, et lui remontent jusqu'au bout du nez, quand il parle. Son menton tout écourté et ravalé par l'édentement, a un perpétuel tremblotement. Il semble mâcher des restes d'idées, de souvenirs, de mots. Il a peine à porter la petite boîte de parfumerie, où il cherche l'eau de Cologne et la pommade qu'il veut me vendre. A tout moment il les pose devant moi, en s'appuyant dessus, prêt à tomber; et ses yeux s'ouvrant de plus en plus, le vieux soldat de Blücher, de cette voix qui semble sortir d'un trou, de cette voix de son passé, un murmure comme un cri de dessous la neige, me bredouille en français: "Entré à Paris!" »

Quel coup de crayon, ces frères Goncourt!

 

 

25.12.2009

REFAIRE LE MONDE?-Note 170

C’est le propre des jeunes gens de penser qu’ils pourront réussir là où leurs aînés ont échoué.

C’est pour cela qu’une des occupations favorites des générations nouvelles est de refaire le monde, persuadées de la valeur de leurs idées qu’elles veulent souvent en rupture complète avec celles de leurs aînés.

 

Au dix-neuvième siècle, l’homme était encore confiant que de nouvelles idées associées aux progrès de la science seraient le remède aux maux de l’humanité.

Auguste Comte, dans son Cours de Philosophie Positive, soutint, en 1830, que l’Humanité, débarrassée de la croyance au surnaturel, allait enfin progresser, grâce au règne de la seule raison  guidée par l’observation scientifique.

Quant au grand savant Berthelot, il écrivit en 1863, que seule la science possédait « une force morale capable de faire surgir à bref délai les temps bénis de l’égalité et de la fraternité ». Dix-huit ans plus tard, il osera prophétiser que  « L’homme de l’an 2000 gagnera en douceur et en moralité parce qu’il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes… La terre deviendra un vaste jardin ».

 

Nous avons dépassé l’an 2000 .

Quel est le diagnostique qui s’impose à toute personne réfléchie ?

Force est de constater la faillite des idéologies politiques de tous bords, l’échec des grandes religions, l’inutilité flagrante des systèmes philosophiques et les limites de la science, dans laquelle les hommes avaient pensé trouver l’espoir ultime. On peut donc se demander à juste titre s’il est encore possible de refaire le monde.

Voici ce que déclara à ce sujet Albert Camus, en 1957, dans son discours de Stockholm, à l’occasion de sa réception du prix Nobel de littérature :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse ».

Celui que l’on a taxé de pessimisme était tout simplement réaliste.

 

Au seuil de 2010, après l’échec du Sommet de Copenhague, on peut certainement douter que l’homme soit capable « d’empêcher que le monde ne se défasse ».

Constat pessimiste ? En ce qui me concerne, je le crois hélas lucide et réaliste.

Qu’à cela ne tienne !

Allez, les jeunes, ne vous privez pas du rêve de refaire le monde !

 

 

Note: Les citations d'Auguste Comte et de Berthelot sont tirées de l'ouvrage passionnant de Jacques Chastenet "Histoire de la Troisième République" aux éditions Hachette.

 

 

 

DERNIERES NOUVELLES DE FARIBA-Note 169

All dear friends
 
Now, after 124 days, Fariba is at home. We all were  worry about her during those days... As her  mother and on behalf of FARIBA and  other family members, I  appreciate  all your kind & warm feelings ,..We were not alone, many kind and great hearts accompanied us during those sad days....
We all  are waiting for better future and permanent peace for world.

Best Regards
Farideh

23.12.2009

BONNE NOUVELLE-Note 168

Nous venons d'apprendre que FARIBA vient d'être libérée sous caution!!!

13.12.2009

ARTHUR RIMBAUD-LE DORMEUR DU VAL-Note 167

C'est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent; où le soleil, de la montagne fière,

Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme:

Nature, berce-le chaudement: il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit.

(Arthur Rimbaud, 1854-1891)

02.12.2009

BLOG POUR FARIBA-Note 166

 
Un groupe de journalistes en Europe vient de créer un blog pour demander la libération de la journaliste iranienne Fariba Pajooh. S’y trouvent pour l’instant un communiqué au sujet de Fariba en plusieurs langues, des liens vers des articles de presse sur elle, et l’adresse mail pour une pétition à signer. On essaie de récolter un maximum de signatures le plus rapidement possible pour pouvoir déposer la pétition aux ambassades iraniennes. Pouvez-vous svp diffuser l’adresse de notre blog et l’adresse mail pour la pétition à vos contacts ?
 
Pour signer la pétition, envoyer votre nom à : freefariba@gmail.com
 
Le blog : http://freefariba.over-blog.com/

26.11.2009

L'INVINCIBLE ARMADA-Note 165

Les nations de ce monde sont autant de navires aux tonnages variés, qui voguent péniblement sur l’océan tempétueux de l’Histoire.

Cette « Armada » moderne se croit invincible et nous assure qu’un jour, indéfini dans l’avenir, elle finira par arriver à bon port. Les hommes éclairés nous disent qu’il faut croire en l’homme et que c’est un pêché de mettre en doute les capacités insoupçonnées des nautoniers qui tiennent la barre de ces malheureux esquifs.

 

Je suis pénétré d’admiration pour un texte de Paul Valéry à ce sujet, « La Crise de l’Esprit », publié en 1919, dont je livre à votre méditation le début de la première Lettre :

 

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

Ne pensez-vous pas que l’actuel système de chose planétaire se dirige inexorablement vers cet « abîme de l’histoire » ?

Quant à moi, j’attends encore que l’on me donne des raisons indiscutables de mettre ma confiance dans cet « homme » dont l’Ecclésiaste nous a enseigné, il y a des millénaires, qu’il « domine l’homme à son détriment ».

La question que je me pose est simplement la suivante : quand cette « Invincible Armada » des temps modernes va-t-elle disparaître dans « l’abîme de l’histoire » ?

 

23.11.2009

RETROUVAILLES-Note 67

Antoine de Fourmanoy avait, pour lui seul, toute cette soirée de vendredi, prélude à la semaine de congés tant attendue que le journal lui avait enfin accordée; l'actualité était pourtant chargée, en ce mois de juillet où la guerre au Sud-Liban semblait s'installer pour plusieurs semaines sinon plusieurs mois. 

Ses parents, chez qui célibataire il logeait encore, étaient partis pour le week-end dans leur maison du Vexin, et le grand appartement du boulevard Saint Germain lui semblait bien vide.

 

-Que vais-je faire, ce soir?... Il est encore un peu tôt pour aller manger quelque chose ; d’ailleurs avec cette canicule je n’ai pas très faim, un jambon-beurre à une terrasse de café fera bien l’affaire.

 

A cette époque de l’année, tous ses amis étaient au loin, en villégiature dans les stations balnéaires ou à l’étranger.

Combien de fois avait-il désiré un tel moment de solitude pour enfin se consacrer à ses passions, comme ces hommes qui attendent la période bénie de la retraite afin de pouvoir profiter de la vie, se livrer à toutes sortes d'activités, et qui, le moment venu, sont désemparés et se trouvent déçus de ne plus désirer ce qu’ils croyaient indispensable à leur bonheur.

Il s’assit devant son Pleyel, dans le grand salon, et commença, sans conviction, cette première Ballade de Chopin qu’il travaillait depuis quelques semaines à ses heures perdues sans jamais parvenir à en maîtriser les difficultés techniques. Il trébucha dans le premier trait en double croches du « Presto con fuoco » et finit par se rabattre sur le Nocturne en mi bémol qu’il n’acheva pas non plus.

-Je ne suis vraiment pas en doigts, ce soir, il fait trop chaud et la transpiration me fait déraper sur les touches noires.

 Antoine était un mélange instable de deux natures antagonistes, l’apollinienne par son père normand et la dionysiaque par sa mère sud-américaine. Ce soir, la nature dionysiaque semblait prendre le dessus.

  -Je vais fumer un bon cigare, m’humecter les lèvres dans un bon verre de cognac, tout en écoutant de la musique. J’ai la flemme de choisir un disque. Laissons les autres choisir pour moi.

S'affalant, dans le petit salon, dans un de ces profonds clubs en cuir disposés en croissant de lune autour de la télévision et de la chaîne haute fidélitéil, il alluma la radio. Son père avait fait installer récemment une parabole et il pouvait s’amuser à zapper sur des centaines de chaînes du monde entier.

Il tomba sur SWR2, une chaîne bavaroise de musique classique, et resta accroché aux sonorités qu’il reconnut immédiatement comme familières.

 

-Je connais cela, mais qu’est-ce donc ?... Ces crescendo amples et spacieux des cordes qui me procurent toujours le même plaisir trouble…cette conversation entre les pupitres des vents et le premier violon…ces montées en puissance de l’orchestre et son effacement subit devant les différents soli…ces mélodies distendues…cette musique qui semble avoir pour elle le temps et l’espace…serait-ce la Symphonie Alpestre de Richard Strauss?…je connais ce morceau mais je ne retrouve pas les thèmes et le programme de cette magnifique symphonie...

 

Antoine décida d’aller jusqu’au bout du morceau  pour en avoir le cœur net.

L’identification d’une œuvre était toujours pour lui un défi, comme lorsque l’on croise un visage dont on se dit qu’on est certain de le connaître, mais sans pouvoir l’identifier du premier coup , ce qui vous amène à fouiller dans votre mémoire, à vous lancer dans des recherches à n’en plus finir, jusqu’à ce que vous puissiez mettre enfin un nom sur la personne qui le porte.

Certains morceaux lui étaient facilement reconnaissables, comme les grandes œuvres de Beethoven, le prélude de Tristan, une étude de Chopin, un concerto de Vivaldi ou l’air du Commandeur du Don Giovanni de Mozart, mais là, ce visage musical lui était caché par le voile de l’oubli.

Antoine s’absorba dans une analyse subtile des harmonies, de l’orchestration, du style de la composition, mais aussi des lieux, des émotions, des circonstances que sa mémoire, aiguillonnée par la musique, ne manquait pas de recréer dans une sorte de brume tenace. Le feu de cette alchimie ne lui faisait pas perdre pour autant la jouissance que lui procurait l’audition de cette œuvre sublime.

-Je commence à douter que ce soit la Symphonie Alpestre…Attendons…Ce dont je suis sûr, c’est que cette musique est bien de Richard Strauss..je reconnais son style…Oh ! que j’aime cette musique !…ces sonorités, ces contrastes, l’usage des vents, cette ampleur, cette altitude…altitude? Symphonie Alpestre donc?…c’est curieux mais je ne la reconnais pas.

Antoine sentait monter en lui cette exaltation puissante que procurent certaines œuvres, exaltation vers la beauté qui transcende la banalité de la vie et nous arrache au vulgaire, exaltation qui nous rend fort et décidé à tout affronter, qui fait que tout ce que nous croyons important et qui souvent nous tourmente, tout ce qui nous englue le quotidien  nous semble subitement petit et futile. Richard Strauss fait partie de ces génies libérateurs.

Et quand la dernière note s’évapore et que le silence s’installe, le charme opère encore quelques instants, pour s’évanouir peu à peu comme se dissipe une brume, lentement, sous le souffle de la brise marine. Alors nous atterrissons parmi nos semblables et nous les regardons, empêtrés dans la poix de leurs vaines préoccupations.

 

-ah ! c’est fini! essayons de comprendre ce que la présentatrice va dire dans son bel allemand à l’accent bavarois…quoi ? "Tod und Verklärung "?... Mais oui bien sûr!... "Mort et transfiguration"...C’était donc bien Richard Strauss…et dire que j’ai le CD dans ma collection…eh bien voilà une partition qu’il me faut approfondir… un mets à savourer sans tarder...

 

Bon ! en attendant il est temps de sortir et de trouver une terrasse accueillante et peut être... une jolie touriste à séduire.

Il était inconcevable pour Antoine de s'asseoir à une terrasse de café sans avoir avec lui un livre à lire ou un carnet pour écrire. Terrasse et littérature étaient, dans son esprit, deux éléments absolument indissociables. Ayant grandi sur la Rive Gauche, il se sentait héritier des Apollinaire, Sartre, Aragon, Prévert, Gide, Hemingway et autres célèbres piliers de bistrots qui en avaient fait leurs salons littéraires. Les moments passés aux terrasses des vieux quartiers de Bruxelles, Genève, Rome, Barcelone, Dublin et surtout Paris, sans parler de celles de jolies bourgades de province ou d'humbles villages même, représentaient, pour lui, des instants de qualité et de vrai bonheur dont il ne pouvait se passer et dont le souvenir restait gravé dans sa mémoire. C'est dans cette solitude en société que son inspiration prenait son envol et qu'il écrivait nombre de ses articles ou rédigeait les nombreuses notes devant alimenter ses livres à venir.

C'est la raison pour laquelle il entra dans son bureau, avant de quitter l'appartement, pour y choisir l'ouvrage qui lui tiendrait compagnie ce soir là.

C'était une grande pièce carrée, parquetée, avec une porte-fenêtre à balcon donnant sur un petit parc privé, vestige des terrains de l'ancienne Abbaye de St Germain sur lesquels s'était édifié, au cours des siècles, ce qui forme aujourd'hui le Faubourg du même nom. Les trois autres murs étaient entièrement tapissés par des rayonnages montant jusqu'au plafond, garnis de quelques centaines de livres classés par catégories, romans, poésies, histoire, religion, philosophie et autres, qui donnaient une idée de ses nombreux domaines de prédilection.

Il considérait ses livres comme des amis, triés sur le volet, certains offerts dans sa prime jeunesse, compagnons de toujours, les autres acquis au fil des ans avec dévotion, tous, au demeurant, de bonne compagnie.

Avec lequel allait-il passer cette soirée?

Antoine aimait à choisir un livre comme on choisit un vin ou un alcool, art subtil et raffiné où force considérations se combinent pour éclairer  l'esthète dans son choix délicat: la compagnie, l'ambiance, l'humeur, le désir de déguster en gourmet ou la recherche de l'ivresse, ainsi que d'autres facteurs indéfinissables, insaisissables, ressentis seulement.

Il se dirigea devant les rayons réservés aux poètes.

-Alors qui? Aragon?...Baudelaire?... Char?... Du Bellay?...Eluard?...

Il parcourrait les auteurs, classés par ordre alphabétique, et finit par mettre le doigt sur l'élu de la soirée.

-J'ai envie de ta compagnie, ce soir, mon Prince des Poètes, mon cher ami Paul Fort, mais, si tu m'accompagnes, il fait trop chaud pour que tu gardes ta pèlerine, ton foulard rouge et ton large chapeau... Revêts une défroque, légère comme ta poésie, qui siéra mieux à la chaleur de l'été.

Il retira du rayon un tome des Ballades Françaises, "La Tristesse de l'Homme". Il avait une grande tendresse pour cette édition originale, dédicacée à Pierre Dauze et dont les deux premières strophes de la ballade "Rêve du premier jour" étaient écrites de la main même du poète, de sa belle écriture dont les lettres semblaient se joindre pour danser une ronde joyeuse autour du monde.

*

Le boulevard Saint-Germain commençait à s'emplir de la foule des promeneurs du soir. La grande ville s'était vidée du petit monde laborieux des banlieusards et, dans son tamis, n'étaient restés que ses habitants intra-muros, vrais parisiens, s'il en est, qui forment le cœur palpitant de la Capitale. 

Une brise légère, rafraîchie par la Seine toute proche, coulait de la rue de Solferino, tempérant quelque peu la touffeur du jour finissant; l'atmosphère devenait délicieuse et invitait à la flânerie.

Se mêlant aux passants, il franchit la rue du Bac et se dirigea vers Saint-Germain-des-Prés, se demandant s'il allait choisir le Café de Flore ou Les Deux Magots.

Le choix fut simple, car ce soir là toutes les terrasses étaient occupées.

Il s'assit donc sur un banc public et attendit qu'une table soit libérée. Ouvrant son livre au hasard, il commença à lire ces quelques vers:

« Que tu sais plaire au cœur en abusant les

yeux, air vaporeux et fin de mon Île-de-France!

Tour à tour allongeant, rapprochant les distances,

de nouveaux horizons tu me rends amoureux. »

-Moi aussi, je suis amoureux de mon Île-de-France et c'est pour cela que j'aime Paul Fort qui l'a merveilleusement bien chantée. C'est aussi pour cela qu'il me plaît de me baigner dans la musique de Debussy, le si bien nommé Claude de France, qui en suggère, avec son talent d'impressionniste et la  magie de sa palette harmonique, les couleurs pastelles et la légèreté de ses paysages reposants.

Bondissant soudain de son siège, il se lança vers une table, au Deux Magots, dont les occupants étaient en train de régler l'addition. Il s'y installa, "ben aise", comme on dit en patois angevin.

A Paris, un soir d'été, assis à une terrasse à regarder le théâtre ambulant des badauds en  dégustant un jambon-beurre, un verre de rouge et une poésie de Paul Fort, que faut-il de plus pour être heureux?

Se calant bien dans son fauteuil en osier, Antoine retrouva la page du poème et continua sa lecture, prenant bien garde de ne pas souiller son livre, soufflant avec soin sur les quelques miettes qui tombaient de la baguette croustillante.

« Follement amoureux, hier, je le dus être-

villageois à mon gré, je ne suis pas un rustre-

lorsque guettant l'aurore je vis de ma fenêtre,

sous des nues en vélum, surgir Paris Illustre. »

Relevant la tête pour méditer sur cette strophe afin d'en mieux savourer l'arôme, son regard fut attiré par une silhouette qui débouchait de la rue Bonaparte.

-Quelle jeune femme élégante! quelle démarche souple et dansante qui fait voltiger sa jupe plissé-soleil sur des jambes de rêve!... mais... mais c'est Alice!... mais oui, c'est elle!...

Se précipitant d'abord, il maîtrisa son élan et se retrouva, calme et souriant, devant elle.

-Alice!

La jeune femme le regarda de ses yeux si bleus, étonnée, comme gênée.

-Antoine...

-Alice! c'est incroyable... Je suis là, aux Deux Magots, viens t'asseoir quelques instants,.. enfin, si tu en as le temps...

-Heu!... Oui... je rentrais chez moi... pourquoi pas?

Il lui présenta un fauteuil et héla le garçon.

-Que prends-tu? As tu déjà dîné?

-Non mais j'ai ce qu'il faut à la maison. Juste un apéritif. Un pinot des Charentes.

Quelques phrases banales sur leur santé, quelques lieux communs sur le climat exceptionnel de ce mois de juillet,  le réchauffement climatique et l'afflux des touristes chinois servirent à détendre quelque peu l'atmosphère empesée de ces retrouvailles, après ces années de silence, elle, qui, un jour, était soudain disparue de sa vie sans prévenir, sans explications.

-Alice j'ai tellement espéré cet instant, tu ne peux pas savoir. Je n'ai jamais cessé de penser à toi, de m'interroger sur les causes de ce que j'ai pris pour une rupture, de me culpabiliser aussi, sans comprendre... Alice, je suis heureux de te revoir, tout simplement, et  je ne veux pas t'importuner avec des considérations sur le passé, car, pour moi. seul compte le bonheur que j'éprouve en cet instant. Parle-moi de toi, qu'as-tu fais durant toutes ces années?

-Oh! rien de bien original. J'ai réussi mon diplôme d'archiviste paléographe à l'École des Chartes après avoir présenté ma thèse sur les Ordres mendiants dans l'œuvre de Rutebeuf.

-Tu sais, j'ai la fierté d'y avoir participé à cette thèse. Tu m'avais envoyé à Reims, à la Bibliothèque de la Ville, pour y consulter un manuscrit des poèmes de Rutebeuf, avec une série de questions ardues. Je me suis colleté avec le latin et le vieux français du XIIIème siècle. C'est grâce à toi, d'ailleurs, que j'ai réellement découvert et aimé ce grand poète.  A mon retour, tu étais disparue. Je ne t'ai pas trouvée à la Cité Universitaire où ta chambre avait été vidée de tes effets et personne ne savait où tu étais. Je suis allé chez tes parents à Montargis. Ils avaient certainement reçu comme instruction de ne pas dire où tu te trouvais. Je leur ai laissé, à ton intention, le fruit de mes recherches sur Rutebeuf et suis parti, désespéré. Je me souviens même d'avoir modifié le passage de la célèbre complainte du poète que je me récitais avec tristesse, de cette manière:

« Qu'est donc Alice devenue

Que j'avais de si près tenue

Et tant aimée?

Le vent je crois me l'a ôtée,

L'amour est morte:

C'est Alice que le vent emporte,

Et il ventait devant ma porte:

Il l'emporta... »

Elle continua, sans sourciller:

-Mes parents m'ont remis tes notes et tes photocopies qui m'ont été très utiles. Pour compléter et affiner cette thèse, j'ai dû partir en Belgique afin d'y travailler avec Julia Bastin, professeur à l'Université Libre de Bruxelles et spécialiste, mondialement reconnue, de Rutebeuf. C'est à cette occasion que tu m'as perdue de vue, ou, plutôt, que j'en ai profité pour me soustraire à ta vue... Ce ne fut pas facile, crois moi, Antoine. Peut-être en reparlerons-nous une autre fois... il le faudra puisque nous nous sommes retrouvés.

Ces dernières paroles furent douces au cœur d'Antoine qui se dit avec émotion:

-C'est donc qu'elle accepte l'idée de me revoir...une autre fois.

Alice poursuivit avec cette voix légèrement éraillée, mais claire et chantante, qui le charmait tant autrefois et qu'il retrouvait avec délice:

-Après l'obtention de mon diplôme, je suis retournée à Bruxelles où l'on m'avait proposé, suite à l'intervention du professeur Bastin, un travail d'aide-archiviste à la Bibliothèque Royale Albert 1er.

-Et maintenant, tu es en vacances à Paris?

-Pas exactement; je suis venue régler quelques formalités avant de partir, la semaine prochaine, pour Dublin où je viens d'obtenir un poste de libraire-adjointe à la Trinity College Library. Mais je parle sans cesse de moi. Et toi? Oh! je sais que tu travailles au Monde, car je lis régulièrement tes articles; d'ailleurs je ne suis pas d'accord avec ta dernière analyse du conflit au Liban, où tu argumentes en faveur d'Israël.

Elle regarda sa montre avec son naturel désarmant: 

-Excuse-moi, Antoine je dois partir maintenant. On en reparlera.

Elle se leva de l'air décidé qu'il connaissait si bien.

-Alice, quand nous revoyons-nous?

Elle lui inscrivit son numéro de portable, au dos d'un ticket de métro.

-Appelle-moi!

Ils se séparèrent, non sans avoir risqué un timide et chaste baiser, et, de sa démarche élégante mais moins décontractée que dans la rue Bonaparte, elle s'immergea dans la foule indifférente des passants.

Antoine reprit place dans son fauteuil. Il regarda celui d'Alice et ressentit déjà, dans une semi-torpeur, le vide de son absence. Abasourdi, il ne réalisait pas vraiment ce qui venait de lui arriver si rapidement. Comme émergeant d'un rêve, il flottait dans le trouble et dans l'inconfort. Était-il heureux? Il n'en était plus absolument assuré. Il envisageait, comme dans un brouillard, les formes vagues  d'un futur perturbé et, craignant les suites inévitables de ces retrouvailles, il les désirait, cependant, vivement. Homme sûr de lui, jusqu'à présent, il se sentit subitement le jouet d'un fatum incontrôlable. 

A force d'étude, de travail, de voyages, il avait réussi, au fil des ans, à insensibiliser son chagrin; la plaie de son amour blessé, bien que toujours visible, était maintenant cicatrisée, et voilà que, ce soir, cette improbable rencontre lui avait fiché dans le cœur une aiguille d'or effilée qui provoquait ces élancement qu'il avait crus à jamais révolus.

-Voyons! qu'est-ce qu'il m'arrive? J'ai désiré cet événement avec tant de force, il se produit contre toute attente, et voilà que je m'en tourmente... A moi d'en faire une apothéose! Demain je l'appelle!

Il s'en voulut de ce trouble qui ne lui ressemblait pas et, redressant le buste comme pour défier son esprit, il reprit la lecture du poème abandonné; ses yeux tombèrent sur ce vers déjà lu:

"Follement amoureux, hier, je le dus être"...-Oh! que oui! je le fus, follement amoureux d'Alice. Ce fut même le premier, le grand amour que tout homme, j'imagine, rencontre au moins une fois dans sa vie.

Il se revit à Montmartre, avec Edmond,  son copain de faculté, ce soir d'avril où il la rencontra pour la première fois. Ils étaient montés sur la Butte, par la rue Lepic et, atteignant le haut de la rue Tholozé, ils virent deux jeunes filles qui discutaient là, au pieds du Moulin de la Galette, semblant indécises et ne sachant pas trop que faire de leur soirée.

Antoine, le plus hardi des deux, leur proposa d'aller danser à la Crémaillère, Place du Tertre. Alice qui aimait la danse accepta d'emblée l'invitation.

Ils prirent une table, dans les jardins de l'établissement qui avait une piste en plein air. Antoine et Alice s'étourdirent sous le ciel de Paris dont les étoiles tombèrent une à une dans leurs deux cœurs grisés par la musique.

La nuit était douce et propice au romantisme.

Comme elle logeait tout près du Châtelet, il lui proposa de la raccompagner. Ils descendirent la longue rue des Martyrs. Alice, ayant les pieds tout endoloris d'avoir trop dansé, avait quitté ses chaussures qu'elle tenait d'une main, l'autre s'étant naturellement retrouvée dans celle de son cavalier. Ce n'était pas la rue Saint Vincent, mais, certainement attendrie au spectacle de cette idylle naissante, "la lune sereine" posait "un diadème sur ses cheveux blonds".

Elle avait en effet de beaux cheveux blonds bouclés, mi-longs, très clairs et très fins, avec quelques mèches rebelles qui lui donnaient un air moins policé, un tantinet malicieux. Le regard intelligent de ses grands yeux bleus, soulignés de ridules subtiles, témoignait d'une activité intellectuelle certaine. Pie bavarde, spontanée, émotive, elle était un joyau de féminité.

Il la revit le lendemain. Ils se retrouvèrent tous les jours, après les cours. Ils ne se quittèrent plus.

Alice devint  l'émerveillement de sa vie, sa passion, son obsession, la pierre angulaire de tous ses projets d'avenir.

-Oui, « follement amoureux », hier, je le fus et, aujourd'hui, je le suis toujours. Ces braises, que je croyais mortes, continuaient à vivre, à mon insu, sous les cendres du temps. Voici qu' elles rougeoient de nouveau, ravivées par le vent de l'amour.

Antoine rentra chez lui, par les quais, espérant que le cours lent, paisible et immuable du fleuve calmerait un peu le tumulte de son esprit.

*

Le sommeil, ce grand vaisseau où l'on embarque uniquement par mer calme, fuyant la tempête de son cœur, il se leva, au petit jour, et entra dans son bureau.

Il se dirigea vers une petite armoire où il entreposait ses archives.

Homme ordonné, il retrouva, sans difficulté, la chemise où il avait classé une de ses poésies préférées, celle qu'il avait écrite après la disparition d'Alice. Il l'avait publiée, dans Correspondances, journal littéraire édité par quelques uns de ses amis, écrivains comme lui. Il espérait que sa bien aimée tombât dessus, un jours, et comprenne, en la lisant, le drame qu'il était en train de vivre et la réelle profondeur de son amour.

Il relut le bref portrait qu'il en avait fait:

"Cheveux en flots

Mordorés de soleil,

Tels des ruisseaux en des lits d'éther,

Treilles si fines que l'on dirait des brumes,

Chevelure qui fume.

Et ce regard si pur!"

Tentant d'expliquer les arcanes de cette rupture il avait  ajouté:

"Elle avait le cœur bleu

Du bleu clair de ses yeux

Tout plein de sentiments d'azur

Elle avait le cœur pur...

Et mon cœur en fusion

Rouge de passion

S'est brisé

Au glacier de ce cœur étonné."

Il aimait aussi ce passage où il avait résumé, vers la fin du poème, la brève histoire de son amour disparu:

"Une étoile est passée

Un sourire s'est enfui

Dans l'étrange galaxie

Des rêves effacés."

Et voici que cette belle étoile venait de ressurgir, comme bondissant, hors de cette "étrange galaxie"...

Entendant les premiers murmures de Paris s'éveillant, à l'aube, il retourna s'allonger dans sa chambre pour mieux jouir de ces bruissement familiers. Il aimait ces frémissements propres à la lente mise en mouvement de sa ville, musique citadine qu'il n'avait entendue nulle part ailleurs, annonciatrice d'une nouvelle journée de vie fébrile, naissant d'un pianissimo presque imperceptible pour aller crescendo vers ce fortissimo strident, propre aux grandes capitales.

Émergeant, vers onze heures, d'un sommeil profond, il lui fallut quelques secondes pour reconstituer la trame des événements passés et à venir. Le film étant redevenu net, il se précipita vers son portable, posé sur la table de nuit.

Le ticket de métro était juste à coté du téléphone, petit rectangle vert de léger carton, sans valeur, mais tellement précieux car il venait d'Alice, avec son écriture élégante. Il l'avait baisé amoureusement, comme un gosse, avant de se coucher.

-Bonjour, vous êtes en contact avec la messagerie vocale d'Alice Rémusat. Veuillez laisser votre message après le bip sonore, je vous rappellerai dès que possible. Merci!

Il entendit ce message vingt, trente fois, au cours de la journée. Alice recommençait à le tourmenter; sa seule consolation était d'ouïr cette voix adorée.

Ce dimanche lui sembla très long. Il erra sans but, dans les rues de Paris, regardant les vitrines des magasins sans les voir, examinant les livres, aux éventaires des bouquinistes, lisant plusieurs fois un titre avant de le saisir, absent de partout.

-Alice, Alice, pourquoi n'es-tu pas connectée, pourquoi ce silence, où es-tu?... Elle a réfléchi et elle me fuit... D'ailleurs, si elle avait voulu me revoir, pendant toutes ces années, elle m'aurait facilement trouvé, connaissant mon adresse, elle aurait pu venir chez moi ou me téléphoner... Seul le hasard de cette soirée nous a fait nous rencontrer. Pourquoi est-elle disparue de cette manière, il y a huit ans? Elle ne m'aimait sûrement pas...Elle m'a pourtant dit, hier soir, que ce ne fut pas facile de se soustraire à ma vue... si ce ne fut pas facile, c'est donc qu'elle était attachée à moi... ou, alors, elle craignait de me faire de la peine... Quel est donc ce mystère qui me taraude de nouveau?

Il se tortura ainsi jusqu'au soir, sans aboutir à une réponse apaisante, se heurtant sans cesse au message froid de la boite vocale.

Il téléphona à Edmond pour lui apprendre la nouvelle de ces retrouvailles et lui demanda de l'accompagner à Roissy.

En effet, en proie à un sombre pressentiment, il avait décidé de s'y rendre pour y collecter les horaires de tous les avions en partance pour Dublin; n'avait-elle pas dit, hier soir, qu'elle devait y aller la semaine suivante pour y commencer son nouveau travail?

Edmond était libre. Ils passèrent ensemble le restant de la soirée, glosant comme des théologiens sur les suites de cet événement, bouleversant pour Antoine, mais passionnant pour Edmond.

Le jeudi suivant, Edmond Charpentier reçut ce courriel de son ami: 

"Jeudi 20 juillet 2006

Cher vieux copain,

Je me crois devenu complètement fou (d'amour?).

Si on m'avait dit que je passerai mes congés dans un aéroport, en plein mois de juillet, à guetter, jour après jour, l'enregistrement de centaines de personnes en partance pour Dublin, j'aurais traité mon interlocuteur de débile.

Et pourtant, c'est ce que je viens de faire. Heureusement, cela n'a pas été inutile, tu te doutes certainement pourquoi.

Mais revenons à dimanche.

J'ai appelé Alice maintes et maintes fois, et toujours ce cerbère de boite vocale m'aboyant son indisponibilité, de cette voix que, malgré tout, il me plaisait toujours d'entendre.

Dès le matin, je me suis pointé à Roissy, à partir du moment ou les passagers du premier avion pour Dublin devaient enregistrer leurs bagages. J'étais persuadé qu'Alice me fuyait, regrettant de m'avoir donné son numéro de téléphone et qu'elle allait profiter de son voyage en Irlande pour disparaître, une seconde fois, de ma vie.

Voulant en avoir le cœur net, je me suis donc posté à l'aéroport, attendant qu'elle apparaisse pour prendre son avion.

C'est ce matin seulement que je l'ai vue entrer dans le hall et se diriger vers la file d'Aer Lingus.

Je l'aborde:

-Alice, veux-tu que je te donne un coup de main?

Elle me regarde, surprise et reprend vite son assurance:

-Antoine, quelle bonne idée tu as eue. J'ai eu un problème de portable, dimanche; si tu as essayé de me joindre tu as dû t'en apercevoir. Je suis allée chez mes parents pour leur dire au revoir; j'y ai oublié mon téléphone que j'avais mis à la recharge. Ensuite, à partir de lundi, j’ai été très occupée avec tous les préparatifs du départ, obtenir une copie de mon diplôme, achever mes bagages, faire venir un garde-meubles et vider mon appartement, etc.. je me suis dit que, une fois installée à Dublin, je m'arrangerai pour retrouver ton adresse et t'appeler, soit chez toi soit à ton journal. Mais au fait, comment es-tu au courant du vol que je dois prendre?

Edmond, je la connais suffisamment pour ne pas être dupe de son semblant de naturel.

-Comment l'ai-je su? L'amour, Alice, l'amour donne de l'intuition, même aux hommes.

Tu vois, Edmond, j'ai utilisé le mot "amour". Vu le peu de temps à notre disposition, je devais éviter les périphrases et être clair.

Alice, me connaissant, elle aussi, parfaitement, sentit l'ironie, et, avec la finesse d'un chat dépassé par une situation qui échappe à son analyse, abandonna le sujet et poursuivit:

-Ça me fait plaisir que tu sois venu me dire au revoir.

Hypocrite! N’ai-je pu m'empêcher de penser, en souhaitant me tromper, car son explication avait tout de même une certaine logique.

-Alice, Donne moi ta nouvelle adresse, ou celle de ton courriel, que nous puissions rester en contact, on a quand même beaucoup de choses à nous dire, enfin je suppose...

-Évidemment...Je ne connais pas encore mon adresse, car je vais être logée par les soins du Trinity College. Quant à mon courriel, je vais avoir un abonnement local. Je t'enverrai tout cela, ne t'inquiètes pas.

-Tiens voila ma carte. Tu as tous mes numéros de téléphone et mon adresse e mail. Au fait, te rappelles-tu cet irlandais que nous avions rencontré ensembles à la Salle Pleyel, et avec lequel nous sommes sortis deux ou trois fois?

-Vaguement, ne faisait-il pas un stage à l'Unesco?

-Oui... Ça y est, son nom me revient, Thomas Edward, un fils Jameson, tu sais, le célèbre whisky. Si tu pouvais le retrouver, cela te ferais un contact en cas de besoin et tu lui remettrais mes salutations. Il était sympathique et semblait influant dans son pays.

-Oui, pourquoi pas, si j'ai le temps, car je vais être très occupée avec mon nouveau travail. Bon, Antoine, je dois passer la douane. Au revoir!

Elle me quitta, se hissant sur la pointe des pieds pour me déposer, sur la joue, un baiser des plus sonores, montra son passeport au policier, et, après être passée par le portique de sécurité, se retourna une dernière fois pour me faire un petit geste d'au revoir, avec un sourire légèrement crispé.

J'étais de nouveau sous le charme.

Voila, Edmond, tu sais tout et tu comprends, maintenant, pourquoi il n'était pas idiot d'aller, un samedi soir, à l'aéroport Charles De Gaulle, afin d'y chercher ces satanés horaires d'avions.

Tout cela m'a rendu fébrile et j'en ai perdu le sommeil, mais je mûris, dans le brouillard inconfortable de mon esprit, un projet dont je te parlerai, peut-être demain.

Pardonne ton copain, trop sentimental, de t'importuner avec son histoire d'amour réchauffé, mais je n'ai que toi de confident.

Bonne nuit mon pote!

Toine

*

Antoine était le genre d'homme qui, lorsqu'il désire quelque chose, met tout en œuvre pour l'obtenir, sans délai.

En la circonstance, il voulait être fixé sur la conduite étrange d'Alice, dans le passé comme récemment, et vérifier si un avenir était encore possible avec elle, ou si tout cela devait définitivement se fondre dans la nuit d'un passé révolu. Il avait du mal à admettre que l'amour profond qu'ils avaient vécu, ne comptait plus pour elle, alors qu'il avait ressurgi en lui avec une telle violence. Il ne pouvait se résoudre à le croire sans en avoir reçu la preuve du contraire.

C'était cela son projet, rejoindre Alice, lui parler franchement et, comme un papillon qui se précipite sur la flamme qui va le griller, affronter la lumière aveuglante de la vérité, quel qu'en soit la nature. Vivre dans le doute, lui état désormais impossible. 

Il se retrouva, le dimanche suivant, dans un avion, en vol pour Dublin.

Le temps était toujours aussi caniculaire, et son moral était au beau fixe. Antoine était de nature optimiste. Il partait, comme les conquistadores de Heredia, "ivre d'un rêve héroïque et brutal", reconquérir son amour, le délivrer de cette fatalité qu'il était impuissant à identifier mais qu'il était sûr de vaincre.

En regardant par le hublot, il fut étonné de constater combien étaient proches les deux rives qui bordent le Pas de Calais, entre le Cap Gris-Nez et le littoral du Kent. A cette altitude, il pouvait embrasser le détroit d'un seul coup d'œil. Le dessin des côtes se détachait avec précision et ces deux lèvres de terre ourlaient avec netteté la Manche, étroite à cet endroit, comme une langue de mer étonnamment bleue.  Il avait l'impression de survoler une carte géographique.

Lorsqu'il se rendait dans une région de France, comme dans un pays étranger, Antoine ressentait toujours le besoin  de lire un écrivain du cru. Il avait le sentiment de mieux saisir ainsi la pensée de l'auteur, par la connaissance du terreau dans lequel son œuvre s'était développée et de mieux sentir, à travers les pensées d'un indigène, l'âme authentique du lieu où il se trouvait; il avait également du plaisir à situer les personnages dans leur contexte et à marcher sur leurs traces, en recherchant les endroits dans lesquels l’écrivain les faisait évoluer. Lorsqu'il se trouvait, par exemple, dans la région de Manosque, il lui était indispensable de lire Giono; en Anjou, c'était les Bazin ou les poètes de la Pléiade, en Bretagne, du coté du Pouldu ou coule la Laïta, il aimait à relire des passages du Journal de Gide ou des écrits de Gauguin. Il sortit donc, de son bagage à main, le petit volume de Joyce, "Dubliners", dont la lecture allait, pensait-il, le préparer, non seulement à mieux goûter l'atmosphère particulière de cette ville, mais aussi le replonger dans cette belle langue anglaise qu'en bon français il avait tant de mal à posséder.

Il fut tiré de sa lecture par l'invitation aimable de l'hôtesse à boucler sa ceinture et à redresser le dossier de son siège . L'avion amorçait sa descente vers le lieux de sa félicité, espérait-il, ou de son malheur comme il l'appréhendait un peu.

A la sortie de l'aéroport, il se sentit dans la peau de Rastignac, prêt à s'écrier avec défi: "A nous deux, Dublin!".

Il se contenta de monter dans un taxi.

-Ninety five, Clontarf Road, please.

Il avait, en effet, réservé une chambre, par internet, dans une "guest house", en face du port des "ferries".

-Ce gars m'a compris du premier coup... mon accent n'est donc pas trop mauvais.

Il aima d'emblée cette ville, britannique sous certains aspects, mais moins ordonnée et moins propre que les villes anglaises.

Il longea de grands parcs très verts, avec, ce qui le surprit, de nombreux terrains de rugby, témoignant de la passion des irlandais pour ce sport national. Il essaya d'engager la conversation avec le chauffeur, sur la rivalité entre la France et l'Irlande, dans ce domaine, mais abandonna très vite la discussion, s'apercevant que l'accent dublinois de la rue était fort différent de l'accent british avec lequel il était plus familiarisé. Cet anglais lui sembla plus apparenté à "l'irish stew", ce délicieux ragoût irlandais, qu'à la langue de Shakespeare. 

Le taxi traversa le quartier populaire de Drumcondra, aux maisons dépareillées, mêlées à de petits immeubles sans originalité, et il ne put s'empêcher de penser à l'exclamation de Joyce, "dear dirty Dublin!". 

Il passa ensuite par des quartiers plus bourgeois, aux alignements de maisonnettes accolées, toutes semblables, précédées chacune, à front de rue, d'un jardinet propret et dont les portes, de style victorien, étaient accessibles par un petit escalier, aboutissant à un perron flanqué de deux colonnes, au fût peint de couleur crème.

Klontarf Road était une très longue avenue, large et bien entretenue, bordée, d'un coté, de grandes maisons résidentielles et,  de l'autre, d'une large pelouse plantée d'arbres et de buissons; cette bande de verdure était séparée de la plage par une allée asphaltée, où venaient cheminer, à la fraîche, des grappes de piétons ou de cyclistes.

En face, de l'autre coté d'un immense bras de mer, on pouvait distinguer les installations portuaires qui ne nuisaient en rien à la beauté du paysage.

La chambre , sur la mer, était propre et spacieuse, meublée avec goût .

Après une bonne douche, il décida de passer la soirée à la découverte de la ville. En vingt minutes, le bus, qui s'arrêtait presque en face de sa porte, le conduisit jusqu'au Millenium Spire, cette aiguille géante d'acier inoxydable , de cent vingt mètres de haut, au centre de la célèbre O'Connell Street.

Il fut séduit par le charme de cette capitale et, s'il avait été surpris par le nombre de terrains de rugby, ce qui le frappa davantage fut sa collection innombrable de pubs, aux façades colorées et fleuries et aux intérieurs rustiques et joliment décorés. A Temple Bar, ils étaient presque l'un à coté de l'autre.

C'est là qu'il termina la soirée, au Porter House, à écouter de la musique irlandaise, en ingurgitant force pintes, tuant ainsi, de la manière la plus agréable possible, le temps qui le séparait de cette journée du lendemain où il allait enfin revoir Alice.

*

Levé de très bonne heure, il franchit le O'Connell Bridge, sur le fleuve Liffey, cours d'eau peu profond qui traverse le centre-ville. Il se dirigea, à pas rapides, vers l'Université, située à quelques centaines de mètres de là. 

Le Collège de la Sainte et Indivisible Trinité, fondé par Elisabeth Ière d'Angleterre, au XVIème siècle, est connu aujourd'hui sous le nom de "Trinity College". C'est la plus ancienne université d'Irlande et sa réputation attire des étudiants du monde entier. Il s'agit d'un très bel ensemble de constructions majestueuses, en pierres de taille, disposées harmonieusement alentour d'une immense cour pavée agrémentée de pelouses, d'arbres et de statues. Le bâtiment le plus célèbre est certainement la Librairie où Alice avait obtenu un poste.

Antoine arpenta les lieux afin de repérer les accès du personnel et se mit en faction à quelques mètres de la porte par où sa bien aimée était censée entrer. Après deux heures de guet, il dut bien admettre qu'Alice ne se trouvait pas parmi les différentes personnes qu'il avait observées. Il en conclut qu'il devait y avoir un autre accès et que le seul moyen de la retrouver était, maintenant, de la chercher à l'intérieur du bâtiment.

Il fut subjugué lorsqu'il découvrit la "Long Room", au premier étage, salle de plus de soixante mètres de long, tout habillée de boiseries ouvragées et dont les rayonnages, perpendiculaires aux façades, forment les parois d'autant d'alcôves; chacun de ces rayonnages s'appuie, vers le centre de la pièce, contre un pilier de bois devant lequel est érigé, sur piédestal, un buste sculpté, représentant un écrivain célèbre de l'Antiquité, de la Renaissance ou d'époque plus récente. L'ensemble de ces piliers soutient une galerie à balustrades épousant le périmètre de la Librairie. La "Long Room" est coiffée d'une voûte de bois, en arceaux nervurés, rappelant la coque d'une nef renversée.

Antoine, ce grand amoureux des livres, fut séduit à la vision de quelques deux cent mille ouvrages anciens, aux reliures de cuir, parfois très belles, et se dit qu'il aimerait certainement vivre dans ce temple de la littérature, avec, bien sûr, Alice comme Reine de la Nuit...

Il remarqua, au niveau de la galerie, dans la partie du fond, quelques employés, assis devant des ordinateurs, et se dit que là, peut-être, il pourrait glaner des renseignements lui permettant de situer Alice.

Trompant la vigilance du gardien, il atteignit ces personnes, par un escalier dérobé, et leur  expliqua que, venant de Paris, il aimerait rencontrer mademoiselle Rémusat qui lui avait dit travailler ici comme libraire-adjointe. Il fut introduit, avec courtoisie, dans le bureau du responsable des lieux qui, dans un français parfait, épicé d'une pointe d'accent irlandais non dénué de charme, lui donna cette information:

-Mademoiselle Rémusat, Monsieur, n'est pas encore ici. Elle doit commencer son travail dans deux semaines, au retour de son voyage de noces.

Antoine, marchant comme un automate, sortit du campus et se retrouva dans Grafton Street, ce très beau piétonnier aux boutiques de luxe, abasourdi et assommé par cette trombe d'eau glacée qu'il venait de recevoir, l'esprit agité par une tempête d'idées tumultueuses.

Le soir même, il était de retour à Paris.

Il trouva, sur son bureau, parmi son courrier, cette lettre d'Alice, expédiée de Dublin, dont la lecture acheva de l'anéantir:

Dublin, le 20 juillet 2006

Antoine,

Je suis arrivée au moment que j'appréhendais le plus et qui, maintenant, s'impose à moi, celui où je dois t'ouvrir la porte de la vérité.

Cela m'a bouleversée de te revoir, à Saint-Germain-des-Prés et ensuite, hier, à l'aéroport.

Devant la constance de ton amour, je dois faire fi de ma honte et de ma lâcheté et t'expliquer la cause de ma conduite qui a fait ton malheur et le mien, je le crains.

Tu as été, Antoine, mon premier amour et tu resteras toujours mon seul amour, l'amour dont rêve chaque femme, celui que donne un homme sincère, entier, honnête, passionné, vrai.

Tu as pris possession de la jeune Alice et nous nous sommes aimés fusionnellement. La peau de nos corps comme la peau de nos cœurs ne faisaient plus qu'une seule peau.

Pourquoi ai-je donc séparé ce qui semblait inséparable?

La triste raison en est toute simple, Antoine: je ne suis qu'une petite bourgeoise.

Tu avais, à l'époque, plein de projets. Nous étions encore étudiants et tu m'exposais déjà avec feu tes grands idéaux: ton désir de parcourir le monde à la découverte de la race humaine, ton rêve de nous impliquer dans des actions généreuses, en faveur des déshérités de la planète, d'écrire des poésies, des essais, des romans. Le but de ta vie, me disais-tu, était de devenir écrivain.

J'ai essayé de te suivre, mais je me sentais dépassée; tout cela me faisait peur, moi qui ne rêvait que de sécurité dans le mariage, d'une vie simple et tranquille d'épouse et de mère de famille, bref, la vie d'une petite bourgeoise.

Malgré ton amour qui me comblait, je me trouvais dans l'inconfort, en équilibre instable, effrayée de cet avenir que tu m'offrais, toi, grand fou passionné, à moi, petite étudiante raisonnable.

Puis, un soir, arriva cette rencontre, à la Salle Pleyel, avec Thomas Edward Jameson, ton voisin de concert. Nous allâmes, tous les trois, finir la soirée, Place des Ternes. à la Brasserie Lorraine. Tu lui as si bien analysé le concerto en ut mineur de Beethoven, magnifiquement interprété par Jeanne-Marie Darré, je m'en souviens encore. Évidemment, je me sentis larguée, comme à chaque fois que tu parlais musique. Je n'arrivais pas à comprendre comment tu parvenais à tirer tant d'idées, d'enseignements, de leçons de vie, d'émotions profondes de ce qui n'était, pour moi, qu'un agencement habile et agréable de sons. Il t'écouta avec intérêt, puis vous avez commencé à refaire le monde. Oh, rassure-toi, je ne fus pas attirée par ce bel homme, élégant et distingué, brillant intellectuel et fin causeur; cependant, je me rappelle avoir été impressionnée par la calme assurance et l'attitude posée de ce fils de grande famille qui me sembla engagé avec certitude sur les rails d'un avenir solide, déjà tout tracé.

Quelques jours plus tard, je le rencontrai Place du Panthéon, je sortais de la Bibliothèque Sainte Geneviève. J'acceptai de prendre un café. Pourquoi ne t'en ai-je rien dit quand je te retrouvai, le soir?

Puis nous nous sommes revus une seconde fois, à ton insu, et, toujours sûr de lui, il me déclara son amour. J'en fus flattée, sans plus, mais le poison, injecté dans une nature fragile, commença insidieusement son œuvre.

J'acceptai de le revoir et je finis par me sentir bien avec lui; j'étais en phase avec ses idées et ses objectifs.

C'était l'époque ou tu me reprochais de toujours venir en retard à nos rendez-vous, d'être moins tendre avec toi, plus distante. Et pour cause, j'avais fini par accepter l'assiduité de mes rencontres avec Tom Edward.

Puis vint le jour où il me proposa de fondre nos deux vies, avec le mariage à la clef. J'acceptai.

Tu es un soleil, Antoine! Avec toi j'étais éblouie jusqu'à l'aveuglement. Tom Edward, lui, est cette pluie irlandaise, rafraîchissante, dont j'avais besoin et qui, même si je n'ai pour lui qu'une profonde et tendre affection, finira par féconder l'humus de mon ventre et me donner, dans la sécurité, les enfants que je rêve d'élever.

En t'écrivant cela, je me méprise, Antoine, mais comprends que je ne me suis jamais sentie à la hauteur de tes ambitions, persuadée que notre union, au dessus de mes moyens, se solderait, tôt ou tard, par un échec.

Après avoir franchi avec succès, à Bruxelles, il y a huit ans, tous les tests et les épreuves requis, Tom Edward fut nommé fonctionnaire européen dans le domaine des relations extérieures. Je saisis cette occasion pour aller l'y rejoindre et suivre les cours du professeur Bastin, à l'Université de Bruxelles. Nous nous mîmes en ménage.

Suite à un différent, il y a environ un an, avec des collaborateurs du Président Barroso, il finit par remettre sa démission et retourna à Dublin; là il se fit élire député et arrangea mon engagement à la Trinity College. Notre mariage sera célébré, après-demain, à la Cathédrale Saint Patrick.

Voilà, Antoine, la vérité que je te devais, mais que j'ai toujours différée, par lâcheté. Tu vois à quel point je ne suis qu'une femme quelconque qui n'aurait pas pu devenir l'égérie dont tu as besoin et que tu mérites.

Tu es, Antoine un homme d'altitude, tu ne rêves que de sommets, alors que moi je ne suis qu'une femme de la vallée, qui n'a besoin pour vivre que du cours reposant de la rivière.

Je te demande pardon!

Adieu, Antoine!

Celle que tu appelais "ma petite Alice".

*

Après une journée de profonde atonie, Antoine, le lendemain, émergeant de sa torpeur, appela son copain Edmond.

-Il fait beau, si tu es libre, on peut se voir au Jardin du Luxembourg, vers onze heures, à coté du Beethoven de Bourdelle, et aller ensuite manger un morceau ensemble. Qu'en penses-tu?

- Ah! te voilà revenu de Dublin. Tu vas encore me parler d'Alice... D'accord, mon vieux... à tout à l'heure, près du buste du vieux sourd de Vienne, comme d'habitude.

Les deux amis se retrouvèrent à l'endroit convenu et flânèrent dans les allées de ce beau parc, fleuri et paisible, au cœur du Quartier Latin. A cette époque de l'année, les touristes aux yeux bridés remplaçaient les habituels groupes d'étudiants qui, pendant l'année académique, hantent ces lieux, les uns pour étudier, les autres, la majorité, pour y trouver l'âme sœur. Il est tellement plus facile et agréable d'étudier à deux...

Antoine raconta son escapade à Dublin et la douche froide que fut l'annonce du mariage d'Alice. Il fit lire à Edmond la lettre qu'il avait trouvée à son retour.

Ce dernier lut attentivement les quelques feuillets et lança, ensuite, un regard interrogateur et quelque peu inquiet vers son ami.

-Ne t'inquiète pas, Edmond, je suis dégrisé, libéré et furieux de mon aveuglement romantique. Comment ai-je pu m'abuser et manquer de psychologie à ce point? Comment ai-je pu idéaliser cette fille et ne pas avoir discerné sa véritable nature? Tout est de ma faute et je réalise que cet amour qu'elle partageait -car elle m'a aimé, j'en suis sûr- lui devint un fardeau quand elle me connut davantage et prit conscience de mes idéaux. Je suis triste de lui avoir imposé ma personnalité et mes ambitions; cela me fait de la peine de l'avoir amenée à considérer la fuite comme la seule issue possible pour elle... Pauvre Alice!... Et puis non! Sa duplicité et sa conduite avec l'irlandais sont d'une bassesse qui me dégoûte. Fini! C'est bien fini!

-Ne me dis pas que tout est si simple, Antoine. Tu n'as pas pu t'en débarrasser si facilement et si rapidement. Je suis sûr que tu l'aimes encore.

-Non! Car je n'ai jamais aimé cette Alice là. Celle que j'ai aimée, que j'aime toujours et qui me fait souffrir, c'est l'image que je m'en étais faite, pas celle que je viens de découvrir. Cette image, je l'éliminerai définitivement, par l'écriture. J'en ferai un personnage de nouvelle ou de roman. C'est ma manière, à moi, d'évacuer mes fantasmes ou ma tristesse.

-A moins que les bandelettes de ton imagination la transforment en une momie qui sera toujours présente dans ton musée secret...

-Possible! De toute façon on n'est pas amoureux d'une momie et je ne me sens pas doué pour l'archéologie.... Tu te rappelles ce poème de Gérard de Nerval dont le titre, c'est cocasse, est justement "Une Allée du Luxembourg"?

-Vaguement. Pourquoi?

-Je l'avais appris par cœur tant j'aime cet endroit, et ce n'est pas un hasard si, maintenant, il me revient à la mémoire, tellement il résume bien mon état d'esprit.

"Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.

C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !

Mais non, - ma jeunesse est finie ...
Adieu, doux rayon qui m'as lui, -
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, - il a fui !"

Edmond, ce bonheur qui a fui n'était que virtuel, une belle image d'une triste réalité... Je tourne la page. Cette jeunesse là est bien finie. Je suis un homme libre!

-Moi je ne connais pas Nerval comme toi, mais j'adore Léo Ferré. Dans "Avec le temps", il chante la même vérité:

"Avec le temps...

avec le temps, va, tout s'en va

on oublie le visage et l'on oublie la voix...

l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie

avec le temps tout s'évanouit..."

-Comme il a vu juste, Ferré!... Bon, trêve de mélancolie! En France, tout se termine par un bon repas.

-D'accord! Où allons-nous?

Les deux amis franchirent la grille qui les séparait du boulevard Saint Michel.

Le soleil était au zénith et une brise mutine diffusait une agréable fraîcheur qui se communiquait à l'âme. 

Ils de dirigèrent vers l'Odéon, du pas léger et décidé des hommes libres, et se mirent en quête du petit restaurant idéal, à la terrasse duquel ils pourraient parler de l'avenir et jouir enfin de la paix retrouvée.