13.12.2009
ARTHUR RIMBAUD-LE DORMEUR DU VAL-Note 167
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au coté droit.
(Arthur Rimbaud, 1854-1891)
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21.10.2009
PIERRE BRUNEAU-DOUCEUR ANGEVINE-Note 154
Souvent, au pied de l'Albertine,
J'aime à venir me reposer
Et, dans le calme, composer
Quelques rimes anodines.
Oui, j'aime, au pied de l'Albertine,
Cueillant un poème au hasard
Me promener avec Ronsard
Et sa muse libertine.
Alors, très loin de l'Albertine,
Retrouvant mon Loir bien aimé,
Je m'allonge sous les ramées
De la forêt de Gâtine.
Et c'est en quittant l'Albertine,
Quand je replonge dans la vie,
Que m'envahit la nostalgie
De la douceur angevine.
(Pierre Bruneau-1939-?)
Note: L'Albertine est la Bibliothèque royale de Bruxelles, au pieds de laquelle se trouve un agréable jardin où il fait bon prendre le soleil, assis sur un banc, à l'abri de la folie citadine.
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17.10.2009
JOACHIM DU BELLAY-SONNET IX-Note 152
France, mère des arts, des armes, et des loix,
Tu m'as nourry long temps du laict de ta mamelle:
Ores, comme un aigneau qui sa nourisse appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant advoué quelquefois,
Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle?
France, France,respons à ma triste querelle:
Mais nul, sinon Echo, ne respond à ma voix.
Entre les loups cruels, j'erre parmy la plaine,
Je sens venir l'hyver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait herisser ma peau.
Las tes autres aigneaux n'ont faute de pasture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidure:
Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
(Joachim du Bellay-1522-1560-Les Regrets)
Note: Pendant mes treize années d'exil (1961-1974), j'aimais à me réciter ce poème, toujours avec émotion.
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10.09.2009
Jehan RICTUS-LE REVENANT-Note 143
Le Revenant
I
Des fois je m’ dis, lorsque j’ charrie
À douète... à gauche et sans savoir
Ma pauv’ bidoche en mal d’espoir,
Et quand j’ vois qu’ j’ai pas l’ droit d’ m’asseoir
Ou d’ roupiller dessus l’ trottoir
Ou l’ macadam de « ma » Patrie,
Je m’ dis : — Tout d’ même, si qu’y r’viendrait !
Qui ça ?... Ben quoi ! Vous savez bien,
Eul’ l’ trimardeur galiléen,
L’ Rouquin au cœur pus grand qu’ la Vie !
De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon
N’ se les roula pas dans d’ beaux langes
À caus’ que son double daron
Était si tell’ment purotain
Qu’y dut l’ fair’ pondr’ su’ du crottin
Comm’ ça à la dure, à la fraîche,
À preuv’ que la paill’ de sa crèche
Navigua dans la bouse de vache.
Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’ Bâtard de l’ Ange ?
C’lui qui pus tard s’ fit accrocher
À trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse
(Mêm’ qu’il est pas cor dépendu !),
Histoir’ de rach’ter ses frangins
Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
Car tout l’ monde en a tiré d’ l’or
D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !
L’ gas dont l’ jacqu’ter y s’en allait
Comm’ qui eût dit un ruisseau d’ lait,
Mais qu’a tourné, qui s’a aigri
Comm’ le lait tourn’ dans eun’ crém’rie
Quand la crémière à ses anglais !
(La crémièr’, c’est l’Humanité
Qui n’ peut approcher d’ la Bonté
Sans qu’ cell’-ci, comm’ le lait, n’ s’aigrisse
Et n’ tourne aussitôt en malice !)
Si qu’y r’viendrait ! Si qu’y r’viendrait,
L’Homm’ Bleu qui marchait su’ la mer
Et qu’était la Foi en balade :
Lui qui pour tous les malheureux
Avait putôt sous l’ téton gauche
En façon d’ cœur... un Douloureux.
(Preuv’ qui guérissait les malades
Rien qu’à les voir dans l’ blanc des yeux,
C’ qui rendait les méd’cins furieux.)
L’ gas qu’en a fait du joli
Et qui pour les muffs de son temps
N’tait pas toujours des pus polis !
Car y disait à ses Apôtres :
— Aimez-vous ben les uns les autres,
Faut tous êt’ copains su’ la Terre,
Faudrait voir à c’ qu’y gn’ait pus d’ guerres
Et voir à n’ pus s’ buter dans l’ nez,
Autrement vous s’rez tous damnés.
Et pis encor :
— Malheur aux riches !
Heureux les poilus sans pognon,
Un chameau s’ enfil’rait ben mieux
Par le petit trou d’eune aiguille
Qu’un michet n’entrerait aux cieux !
L’ mec qu’était gobé par les femmes
(Au point qu’ c’en était scandaleux),
L’Homme aux beaux yeux, l’Homme aux beaux rêves
Eul’ l’ charpentier toujours en grève,
L’artiss’, le meneur, l’anarcho,
L’entrelardé d’ cambrioleurs
(Ça s’rait-y paradoxal ?)
L’ gas qu’a porté su’ sa dorsale
Eune aut’ croix qu’ la Légion d’Honneur !
II
Si qu’y r’viendrait, si qu’y r’viendrait !
Tout d’un coup... ji... en sans façons,
L’ modèl’ des méniss’s économes,
Lui qui gavait pus d’ cinq mille hommes
N’avec trois pains et sept poissons.
Si qu’y r’viendrait juste ed’ not’ temps
Quoi donc qu’y s’ mettrait dans l’ battant ?
Ah ! lui, dont à présent on s’ fout
(Surtout les ceuss qui dis’nt qu’ils l’aiment).
P’têt’ ben qu’y n’aurait qu’ du dégoût
Pour c’ qu’a produit son sacrifice,
Et qu’ cette fois-ci en bonn’ justice
L’aurait envie d’ nous fout’ des coups !
Si qu’y r’viendrait... si qu’y r’viendrait
Quéqu’ jour comm’ ça sans crier gare,
En douce, en pénars, en mariolle,
De Montsouris à Batignolles,
Nom d’un nom ! Qué coup d’ Trafalgar !
Devant cett’ figur’ d’honnête homme
Quoi y diraient nos négociants ?
(Lui qui bûchait su’ les marchands)
Et c’est l’ Pap’ qui s’rait affolé
Si des fois y pass’rait par Rome
(Le Pap’, qu’est pus riche que Crésus.)
J’en ai l’ frisson rien qu’ d’y penser.
Si pourtant qu’y r’viendrait Jésus,
Lui, et sa gueul’ de Désolé !
II
Eh ben ! moi... hier, j’ l’ai rencontré
Après menuit, au coin d’eun’ rue,
Incognito comm’ les passants
Des tifs d’argent dans sa perrugue
Et pour un Guieu qui s’ paye eun’ fugue
Y n’était pas resplendissant !
Y n’est v’nu su’ moi et j’y ai dit :
— Bonsoir... te v’là ? Comment, c’est toi ?
Comme on s’ rencontr’... n’en v’là d’eun’ chance !
Tu m’épat’s... t’es sorti d’ ta Croix ?
Ça n’a pas dû êt’ très facile...
Ben... ça fait rien, va, malgré l’ foid,
Malgré que j’ soye sans domicile,
J’ suis content d’ fair’ ta connaissance
— C’est vraiment toi... gn’a pas d’erreur !
Bon sang d’ bon sang... n’en v’là d’eun’ tuile !
Qué chahut d’main dans Paris !
Oh ! là là, qué bouzin d’ voleurs :
Les jornaux vont s’ vend’ par cent mille !
— Eud’mandez : « Le R’tour d’ Jésus-Christ ! »
— Faut voir : « L’Arrivée du Sauveur !!! »
— Ho ! tas d’ gouapeurs ! Hé pauv’s morues,
Sentinell’s des miséricordes,
Vous savez pas, vous savez pas ?
(Gn’a d’ quoi se l’esstraire et s’ la morde !)
Rappliquez chaud ! Gn’a l’ fils de Dieu
Qui vient d’ déringoler des cieux
Et qui comme aut’fois est sans pieu,
Su’ l’ pavé... quoi... sans feu ni lieu
Comm’ nous les muffs, comm’ vous les grues !!!
— (Chut ! fermons ça... v’là les agents !)
T’entends leur pas... intelligent ?
Y s’ charg’raient d’ nous trouver eun’ turne.
(Viens par ici... pet ! crucifié.)
Tu sais... faurait pas nous y fier.
Déjà dans l’ squar’ des Oliviers,
Tu as fait du tapag’ nocturne ;
— Aujord’hui... ça s’rait l’ mêm’ tabac,
Autrement dit, la même histoire,
Et je n’ te crois pus l’estomac
De r’subir la scèn’ du Prétoire !
— Viens ! que j’ te r’garde... ah ! comm’ t’es blanc.
Ah ! comm’ t’es pâl’... comm’ t’as l’air triste.
(T’as tout à fait l’air d’un artiste !
D’un d’ ces poireaux qui font des vers
Malgré les conseils les pus sages,
Et qu’ les borgeois guign’nt de travers,
Jusqu’à c’ qu’y fass’nt un rich’ mariage !)
— Ah ! comm’ t’es pâle... ah ! comm’ t’es blanc,
Tu guerlott’s, tu dis rien... tu trembles.
(T’ as pas bouffé, sûr... ni dormi !)
Pauv’ vieux, va... si qu’on s’rait amis
Veux-tu qu’on s’assoye su’ un banc,
Ou veux-tu qu’on balade ensemble...
— Ah ! comm’ t’ es pâle... ah ! comm’ t’ es blanc,
T’ as toujours ton coup d’ lingue au flanc ?
De quoi... a saign’nt encor tes plaies ?
Et tes mains... tes pauv’s mains trouées
Qui c’est qui les a déclouées ?
Et tes pauv’s pieds nus su’ l’ bitume,
Tes pieds à jour... percés au fer,
Tes pieds crevés font courant d’air,
Et tu vas chopper un bon rhume !
— Ah ! comm’ t’ es pâle... ah ! comm’ t’ es blanc,
Sais-tu qu’ t’ as l’air d’un Revenant,
Ou d’un clair de lune en tournée ?
T’ es maigre et t’ es dégingandé,
Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée
Au temps où tu t’ proclamais Roi !
À présent t’ es comme en farine.
Tu dois t’en aller d’ la poitrine
Ou ben... c’est ell’ qui s’en va d’ toi !
— Quéqu’ tu viens fair’ ? T’ es pas marteau ?
D’où c’est qu’ t’ es v’nu ? D’en bas, d’en haut ?
Quelle est la rout’ que t’ as suivie ?
C’est-y qu’ tu r’commenc’rais ta Vie ?
Es-tu v’nu sercher du cravail ?
(Ben... t’ as pas d’ vein’, car en c’ moment,
Mon vieux, rien n’ va dans l’ bâtiment) ;
(Pis, tu sauras qu’ su’ nos chantiers
On veut pus voir les étrangers !)
— Quoi tu pens’s de not’ Société ?
Des becs de gaz... des électriques.
Ho ! N’en v’là des temps héroïques !
Voyons ? Cause un peu ? Tu dis rien !
T’ es là comme un paquet d’ rancœurs.
T’ es muet ? T’ es bouché, t’ es aveugle ?
Yaou... ! T’ entends pas ce hurlement ?
C’est l’ cri des chiens d’ fer, des r’morqueurs,
C’est l’ cri d’ l’Usine en mal d’enfant,
C’est l’ Désespoir présent qui beugle !
IV
— Ed’ ton temps, c’était comme aujord’hui ?
Quand un gas tombait dans la pure
Est-c’ qu’on l’ laissait crever la nuit
Sans pèz’, sans rif et sans toiture ?
— (Pass’ que maint’nant gn’a du progrès,
Ainsi quand gn’a trop d’ vagabonds
Ben on les transmet au Gabon.)
Ceux d’ bon gré et ceux d’ mauvais gré
Et ceuss comm’ toi qu’ont la manie
D’ trouver que l’ monde est routinier,
Ben on les fout dans l’ mêm’ pagnier.
(Dam ! le Français est casanier,
Faut ben meubler les colonies !)
— On parle encor de toi, tu sais !
Voui on en parle en abondance,
On s’ fait ta tête et on s’ la paie,
T’ es à la roue... t’ es au théâtre,
On t’ met en vers et en musique,
T’ es d’venu un objet d’ Guignol,
(Ça, ça veut dir’ qu’ tu as la guigne.)
— Ousqu’il est ton ami Lazare ?
Et Simon Pierre ? Et tes copains...
Et Judas qui bouffait ton pain
Tout en t’ vendant comme au bazar ?
Et tes frangins et ta daronne
Et ton dab, qu’était ben jean-jean !
Te v’là, t’es seul ! On t’abandonne !
— Et Mad’leine... ousqu’alle est passée ?
(Ah ! pauv’ Mad’leine... pauv’ défleurie,
Elle et ses beaux nénés tremblants,
Criant pitié, miaulant misère,
Ses pauv’s tétons en pomm’s d’amour
Qu’ étaient aussi deux poir’s d’angoisse
Qu’on s’ s’rait ben foutu dans l’ clapet.)
— C’était la paix, c’était la Vie.
Ah ! tout fout l’ camp et vrai, ma foi,
T’ aurais mieux fait d’ te mett’ en croix
Contr’ son ventr’ nu... contr’ sa poitrine,
Ces dardés-là t’euss’nt pas blessé,
Sûr t’aurais mieux fait... d’ l’embrasser :
A n’avait un pépin pour toi !
V
Ah ! Généreux !... ah ! Bien-aimé,
Tout ton monde y s’a défilé
Et comm’ jadis, au Golgotha :
Eli lamma Sabacthani,
Ou n, i, ni c’est ben fini.
Eh ! blanc youpin... eh ! pauv’ raté !
Tout ton Œuvre il a avorté
Toi, ton Étoile et ta Colombe
Déringol’nt dans l’éternité ;
Tu dois en avoir d’ l’amertume.
Même à présent quand la neig’ tombe :
(On croirait tes Ang’s qui s’ déplument !)
Là, là, mon pauv’ vieux, qué désastre !
Gn’en a pas d’ pareil sous les astres,
Et faut qu’ ça soye moi qui voye ça ?
Et dir’ que nous v’là toi z’et moi,
Des bouff-la-guign’, des citoyens
Qu’ ont pas l’ moyen d’avoir d’ moyens.
Et que j’ suis là, moi, bon couillon,
À t’ causer... à t’ fair’ du chagrin,
Et que j’ sens qu’ tu vas défaillir
Et que j’ai mêm’ rien à t’offrir,
Pas un verre... un bol de bouillon !
Ohé, les beaux messieurs et dames
Qui poireautez dans les Mad’leines,
Curés, évêques, sacristains,
Maçons, protestants, tout’ la clique,
Maqu’reaux d’ vot’ Dieu, hé ! catholiques,
Envoyez-nous un bout d’hostie :
G’na Jésus-Christ qui meurt de faim !
VI
— Et pourtant, vrai, c’ qu’on caus’ de toi !
(Ah ! faut voir ça dans les églises,
Dans les jornaux, dans les bouquins !)
Tout l’ monde y bouff’ de ton cadavre
(Mêm’ les ceuss qui t’en veul’nt le plus !)
Sous la meilleur’ des Républiques
Gn’en a qu’ ont voulu t’ décrocher,
D’aut’s inaugur’nt des basiliques
Où tu peux seul’ment pas coucher.
— Et tout ça s’ passe en du clabaud !
Et quand y faut payer d’ sa peau,
Quand faut imiter l’ Fils de l’Homme,
Oh ! là, là, gn’a rien d’ fait... des pommes !
Les sentiments sont vit’ bouclés,
À la r’voyure, un tour de clé !
Les uns y z’ont les pieds nick’lés,
Les aut’s y les ont en dentelles !
— (Toi au moins t’ étais un sincère,
Tu marchais... tu marchais toujours ;
(Ah ! cœur amoureux, cœur amer)
Tu marchais mêm’ dessur la mer
Et t’ as marché... jusqu’au Calvaire !)
— Et dir’ que nous v’là dans les rues
(Moi, passe encor, mais toi ! oh ! toi !)
Et nous somm’s pas si loin d’ Noël ;
T’es presque à poils comme autrefois,
Tout près du jour où ta venue
Troublait les luisants et les Rois !
Ah ! mes souv’nirs... ah ! mon enfance
(Qui s’est putôt mal terminée),
Mes ribouis dans la cheminée,
Mes mirlitons... mes joujoux d’ bois !
— Ah ! mes prièr’s... ah ! mes croyances !
— Mais ! gn’a donc pus rien dans le ciel !
— Sûr ! gn’a pus rien ! Quelle infortune !
(J’ suis mêm’ pas sûr qu’y ait cor la Lune.)
Sûr ! gn’a pus rien, mêm’ que peut-être
Y gn’a jamais, jamais rien eu...
VII
Mais à présent... quoi qu’ tu vas foutre ?
Fair’ des bagots... ou ben encor
Aux Hall’s... décharger les primeurs !
(N’ va pas chez Drumont on t’ bouff’rait)
Après tout, tu n’étais qu’un youtre !
— Si j’ te servais tes Paraboles !
Heureux les Simpl’s, heureux les Pauvres,
Eul’ Royaum’ des Cieux est à euss.
— (C’est avec ça qu’on nous empaume,
Qu’on s’ cal’ des briqu’s et des moellons)
Ben, tu sais, j’ m’en fous d’ ton Royaume ;
J’am’rais ben mieux des patalons
Eun’ soupe, eun’ niche et d’ l’amitié.
(Car quoiqu’ t’ ay’ ben fait ton métier
Toi, ton grand cœur et ta pitié,
N’empêch’nt pas d’avoir foid aux pieds !)
— Ainsi arr’gard’ les masons closes
Où roupill’nt ceuss’ qui croient en Toi.
Sûr qu’ t’es là, su’ des bénitiers
Dans les piaul’s... à la têt’ des pieux ;
Crois-tu qu’un seul de ces genss’ pieux
Vourait t’abriter sous son toit ?
VIII
Ah ! toi qu’on dit l’Emp’reur des Pauvres
Ben ton règne il est arrivé.
Tu d’vais r’venir, tu l’as promis,
Assis su’ ton trône et « plein d’ gloire »
Avec les Justes à ta droite ;
Et te v’là seul dans la nuit noire
Comm’ un diab’ qu’est sorti d’ sa boîte !
Sais-tu seul’ment où est ta gauche ?
Oh ! voui t’es là d’pis deux mille ans
Su’ un bout d’ bois t’ouvr’ tes bras blancs
Comme un oiseau qu’ écart’ les ailes,
Tes bras ouverts ouvrent... le ciel
Mais bouch’nt l’espoir de mieux bouffer
Aux gas qui n’ croient pus qu’à la Terre.
Oh ! oui t’es là, t’ouvr’ tes bras blancs
Et vrai d’pis Y temps qu’on t’a figé
C’ que t’en as vu des affligés,
Des fous, des sag’s ou des d’moiselles
Combien d’ mains s’ sont tendues vers toi
Sans qu’ t’aye pipé, sans qu’ t’aye bronché !
Avoue-le va... t’ es impuissant,
Tu clos tes châss’s, t’ as pas d’ scrupules,
Tu protèg’s avec l’ mêm’ sang-froid
L’ sommeil des Bons et des Crapules.
Et quand on perd quéqu’un qu’on aime,
Tu décor’s, mais tu consol’s pas.
Ah ! rien n’ t’émeut, va, ouvr’ les bras,
Prends ton essor et n’ reviens pas ;
T’ es l’Étendard des sans-courage,
T’ es l’Albatros du Grand Naufrage,
T’ es le Goëland du Malheur !
IX
Quiens ! ôt’-toi d’ là et prends ta course,
Débin’, cavale ou tu vas voir,
Aussi vrai qu’ j’ai un nom d’ baptême
Et qu’ nous v’là tous deux dans la boue,
Aussi vrai que j’ suis qu’eun’ vadrouille,
Un bat-la-crève, un fout-la-faim
Et toi un Guieu magasin d’ giffes.
Ej’ m’en vas t’ buter dans la tronche,
J’ vas t’ boulotter la pomm’ d’Adam,
J’ m’en vas t’ rincer, gare à ta peau !
En v’là assez... j’ m’en vas t’ saigner.
J’ai soupé, moi, des Résignés
J’ai mon blot des Idéalisses !
— Arrière, arrièr’, n’ va pas pus loin !
Un moment vient où tout s’ fait vieux,
Où les pus bell’s chos’s perd’nt leurs charmes :
(Oh ! v’là qu’ tu pleur’s, et des vraies larmes !
Tout va s’écrouler, nom de Dieu !)
— Ah ! je m’ gondole... ah ! je m’ dandine...
Rien n’ s’écroule, y aura pas d’ débâcle ;
Eh l’Homme à la puissance divine !
Eh ! fils de Dieu ! fais un miracle !
X
— Et Jésus-Christ s’en est allé
Sans un mot qui pût m’ consoler,
Avec eun’ gueul’ si retournée
Et des mirett’s si désolées
Que j’ m’en souviendrai tout’ ma vie.
Et à c’ moment-là, le jour vint
Et j’ m’aperçus que l’Homm’ Divin..
C’était moi, que j’ m’étais collé
D’vant l’ miroitant d’un marchand d’ vins !
On perd son temps à s’engueuler...
(Jehan Rictus-1867-1933-Les Soliloques du Pauvre)
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04.09.2009
Gérard de NERVAL-EL DESDICHADO-Note 142
Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie:
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du tombeau, toi qui m'a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus, Lusignan ou Biron?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
(Gérard de Nerval-1808-1855)
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02.09.2009
Paul FORT-L'HORIZON IMPREVU-Note 141
Que tu sais plaire au coeur en abusant les
yeux, air vaporeux et fin de mon Ile-de-France!
Tour à tour allongeant, rapprochant les distances,
de nouveaux horizons tu me rends amoureux.
Follement amoureux, hier je le dus être-
villageois à mon gré, je ne suis pas un rustre-
Lorsque guettant l'aurore je vis de ma fenêtre,
sous des nues en vélum, surgir Paris illustre.
L'Arc de Triomphe ouvrait sa tonnelle aux
abeilles, les Invalides aux bourdons leurs boutons
d'or, le Panthéon sa ruche aux abeilles encore, et
la Tour devenue un rayon du soleil
honorait à la fois mon verre et ma bouteille.
(Paul Fort-1872-1960)
Ce poème est tiré de "La Tristesse de l'Homme", dans la collection des "Ballades Françaises".
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12.08.2009
Charles d'ORLEANS-RONDEAU-Note 139
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de broderye,
De soleil luyant, cler et beau.
Il n'y a beste, ne oyseau,
Qu'en son jargon ne chante ou crye:
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d'argent d'orfaverie,
Chascun s'abille de nouveau:
Le temps a laissié son manteau.
(Charles d'Orléan-1394-1465)
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06.08.2009
Alexis-Félix ARVERS-SONNET-Note 138
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère:
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses cotés, et pourtant solitaire,
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ai faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas;
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle:
"Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas.
(Félix Arvers-1806-1850)
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04.08.2009
Louis ARAGON-LES YEUX D'ELSA-Note 137
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir s'y mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
A l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L' été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
Mère des sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens - démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défonts leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'Août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
O paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
(Louis Aragon-1897-1983)
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03.08.2009
Georges BRASSENS-LES COPAINS D'ABORD-Note 136
Non, ce n'était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau,
Qu'on se le dis' au fond des ports,
Dis' au fond des ports,
Il naviguait en pèr' peinard,
Sur la grand-mare des canards,
Et s'app'lait les Copains d'abord,
Les copains d'abord.
Ses "fluctuat nec mergitur"
C'était pas d'la littératur',
N'en déplaise aux jeteurs de sort,
Aux jeteurs de sort,
Son capitaine et ses mat'lots
N'étaient pas des enfants d'salauds,
Mais des amis franco de port,
Des copains d'abord.
C'étaient pas des amis de lux',
Des petits Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrh',
Sodome et Gomorrh',
C'étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et La Boéti',
Sur le ventre ils se tapaient fort,
Les copains d'abord.
C'étaient pas des anges non plus,
L'Evangile, ils l'avaient pas lu,
Mais ils s'aimaient tout's voil's dehors,
Toutes voil's dehors,
Jean, Pierre, Paul et compagnie,
C'était leur seule litanie,
Leur Credo, leur Confiteor,
Aux copains d'abord.
Au moindre coup de Trafalgar,
C'est l'amitié qui prenait l'quart,
C'est ell' qui leur montrait le nord,
Leur montrait le nord,
Et quand ils étaient en détress',
Qu'leurs bras lançaient des S.O.S.,
On aurait dit des sémaphores,
Les copains d'abord.
Au rendez-vous des bons copains
Y' avait pas souvent de lapins,
Quand l'un d'entre eux manquait à bord,
C'est qu'il était mort.
Oui, mais jamais, au grand jamais,
Son trou dans l'eau n'se refermait,
Cent ans après, coquin de sort!
Il manquait encor.
Des bateaux, j'en ai pris beaucoup,
Mais le seul qui'ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord,
Mais viré de bord,
Naviguait en pèrpeinard,
Sur la grand-mare des canards
Et s'app'lait les Copains d'abord,
Les Copains d'abord.
(Georges Brassens-1921-1981)
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