08.05.2009
BELGICISMES-Note 76
Paraphrasant Pascal, j’ose affirmer qu’un peu de savoir rend vaniteux alors que plus de connaissance entraîne plus de modestie.
J’ai souvent expérimenté cela, à mes dépens, par exemple, dans le domaine du langage.
Jeune parisien de seize ans, je débarquai, pour la première fois, du train Paris-Bruxelles, à la toute nouvelle Gare du Midi, avec l’arrogance de Rastignac et la curiosité condescendante d’un godelureau parti à la découverte d’une race primitive.
Ignorant que le flamand fut une langue à part entière et non un dialecte barbare, je m’intéressai surtout à la manière dont les Belges, ces bons sauvages, utilisaient ma langue maternelle.
Très vite, je notai des particularismes, des incongruités, des mésusages, des mots apatrides, sans passeport, tout ce que les ignorants, dont l’uniforme est le mépris, appellent des belgicismes, le tout mêlé d’expressions fort amusantes que je m’efforçai de retenir, pour connaître, à mon retour dans mes pénates, un petit succès dans les salons prétentieux du seizième arrondissement.
Quelques années plus tard, je vins m’établir définitivement à Bruxelles où, chaque jour, je fus confronté au langage autochtone. Mes amis belges, avec une humilité issue, pour certains, d’un complexe inconscient vis-à-vis du grand vieux voisin hexagonal, me renforcèrent dans ma vanité en sollicitant mes conseils pour la rédaction d’écrits ou la présentation de conférences. Je devins de ce fait très attaché à l’orthodoxie de cette langue dont je me sentis soudain un ambassadeur, investi d’une mission sacrée en terre étrangère. Fort de cette onction, j’entrai donc en lutte ouverte contre cette horde de sauvages dont les noms sont, pour n’en citer que quelques-uns, « entièreté », « en rue », « je ne saurais pas savoir », « entre l’heure de midi », « savoir de rien », « par après », etc…
A moins d’être éthylique, on finit, tôt ou tard, par sortir de son ivresse. Je me dégrisai progressivement en prenant conscience du génie littéraire de la Belgique, dont les dignes représentants sont des écrivains comme, par exemple, Verhaeren, Rodenbach ou Maerterlinck. Je fus également subjugué par ses grammairiens dont le plus célèbre, Maurice Grevisse-avec lequel j'ai eu l'honneur de m'entretenir- a rédigé tout au long de sa vie, « Le Bon usage ». Je n’ai pas honte d’appeler cet ouvrage étonnant, que tout un chacun nomme « le Grevisse », la Bible de la langue française; à mon avis, quiconque se mêle d’écrire doit en posséder un exemplaire, à portée de la main.
Ma vanité fut également battue en brèche par autant de douches froides qui déferlèrent sur mon petit cerveau de parigot, telles que celle que je vais vous narrer maintenant.
Elle fut en rapport avec la locution adverbiale « par après », d’usage courant en Belgique. Je la pourfendais sans relâche, défendant la pureté incontestable de l’adverbe « après ». Pourquoi y ajouter ce parasite de « par », dans des phrases comme « je le ferai par après » ?
Je me montrai intransigeant jusqu’au jour où, lisant le Discours de la méthode du célèbre René Descartes, écrivain maniant le français avec, à mes yeux, une rigueur classique incontestable, je tombai sur cette phrase, dans la deuxième partie, où il évoque ses opinions :
« pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin de les y en remettre par après, ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. »
Quoi ! le grand Descartes utilise ce barbare de « par après » ? Douche glacée !
Grévisse, que je m’empressai de consulter, m’acheva en m’expliquant que ce « par après » fut en usage jusque dans le XVIIème siècle et qu’on le trouve chez Rabelais, Montaigne ou Molière, autant d’auteurs que je revendique comme mes maîtres es langue française ; c’est de leur temps que l’on commença à considérer ce pauvre « par après » comme vieilli et que le seul « après » fut d’usage courant.
Je fus bien obligé de faire comme Descartes, de modifier mon opinion en l’ajustant au niveau de la raison.
Les Belges utilisent donc une expression ancienne, en d’autres lieux désuète. N’admettant pas les sociétés ou l’on écarte les vieux de la vie de la cité, j’ai donc réhabilité ce bon vieillard de « par après », sans pour cela en faire mon ami intime et mon compagnon de tous les jours, s’entend.
Avec le temps, la sagesse venant avec l'âge, je finis par considérer qu’une langue vivante ne doit pas rester statique, figée dans l’académisme, et que chaque écrivain, comme chaque peuple, qui l’utilisent, l’enrichissent de leurs trouvailles, de leurs glissements de sens ou de l’influence de leurs dialectes. C’est d’ailleurs grâce à cette richesse que les autres peuples apportent à la langue française qu’est apparu ce pays de cocagne que l’on nomme la Francophonie.
Cela ne veut pas dire que l’on doit tout accepter, et je persiste à lutter contre certains intrus qui, à mes yeux se conduisent très mal, en contradiction avec les lois indiscutables du bon royaume de Syntaxe. Cependant, il y a belle lurette que j’ai quitté le costume du duc d’Albe, me souvenant de ce principe évangélique, « la lettre tue mais l’esprit vivifie ».
J’y reviendrai d’ailleurs, sur ces questions de langage, dans d'autres notes, mais, ne voulant pas vous fatiguer avec ces considérations quelque peu sérieuses, ce ne sera que…par après.
15:00 Publié dans Chronique du langage | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note




Commentaires
Bonjour,
J'ai lu avec le plus grand intérêt votre réflexion concernant les belgicismes et le récit de l'évolution de votre point de vue à propos du "parler belge" de nos amis d'Outre-Quiévrain.
Vivant un peu la même situation (depuis 15 ans en Belgique), je me suis évidemment retrouvé dans votre témoignage.
Malheureusement, je n'ai pas votre ouverture d'esprit, et je continue à être un ambassadeur "du bon français" même si je dois admettre être moins vindicatif qu'il y a quelques années.
Sans vouloir me trouver des excuses, mon leitmotiv est souvent d'inculquer une double culture à mes deux enfants bi-nationaux, et je pense, très humblement, avoir réussi en partie.
Je ne manque jamais, en effet, lorsque je les entends utiliser un "vrai" belgicisme, de leur apprendre la façon de dire hexagonale, enfin, celle que je pense être la bonne....
Autrefois, je les incitais (fortement) à utiliser ma façon de parler.....et puis, à quoi bon paraître différent par rapport à leurs petits camarades? Quinze années d'expatrié me confortent dans l'idée que la différence freine l'intégration, tout simplement.
Le "gentleman agreement" (ouh le vilain mot!) que nous avons trouvé: "vous dites comme bon vous semble, mais sachez qu'en France, on dit de telle ou telle manière.", avec toutes les nuances, bien sûr, dont les forums sur internet sont remplis par exemple.
Voilà, merci d'avoir lu mon témoignage.
Benoît Thonnard
Ecrit par : Benoît Thonnard | 25.08.2007
Je vous trouve quand même chauvin. Faut-il croire que les Québequois parlent moins bien le français que nous ? Et pourtant, ils me semblent qu'ils ont été plus conservateurs que nous.
Ecrit par : Thomas | 03.10.2007
bonjour! je suis espagnole, et je fais des traductions de français... je voulais trouver une bonne expression pour "luego", en espagnol, et j'ai pensé directement à l'expression "par après".
Bien, ne l'ayant pas trouvé dans le dictionnaire, je me suis plongée sur internet... et voici où je retrouve toutes ces riches reflexions.... il se trouve que j'ai d'abord appris mon français à Strasbourg... mais puis, j'ai passé 5 ans en Belgique!!! je n'arrive toujours pas(malgré tout ce temps) à distinguer ce qui mes amis français trouvent être "le bon" français du "belge", opinion que je ne partage pas mais qui m'influence tout de même. En fait, le tout m'amuse, et finalement je suis fière de mes "septantes" et "nonontes", qui, d'ailleurs, sont plus près de ma propre langue (et bcp plus logiques!!). En tout cas, merci de vos reflexions, elles m'ont fait sourire.
À tantôt! ;-)
Eva
Ecrit par : Eva | 24.01.2008
Bonjour à notre amie espagnole qui a bien voulu intervenir sur ce mini forum à propos des belgicismes.
Vous pouvez être effectivement fière de "vos" septantes et nonantes, c'est bien plus logique....mais pourquoi ne pas dire "huitante" ou "octante" comme nos amis suisses?
Je me permets de vous donner un exemple des 2 façons différentes de dire certaines choses de chaque côté de la frontière: la façon d'utiliser le verbe "pouvoir".
Les Belges, dans leur immense majorité, n'utilisent pas "pouvoir" (avoir la faculté de faire quelque chose)mais "savoir" (avoir connaissance de), ce qui continue à me vriller les oreilles.....
Cela donne des incohérences incroyables, du style:
"J'ai reçu le ballon dans la poitrine, je ne SAVAIS plus respirer"....pourquoi, on t'a appris à respirer?
Si vous voulez d'autres exemples, je pourrais continuer à l'envi mais comme je disais plutôt: à quoi bon? Je n'y changerai de toute façon pas grandchose...
Hasta pronto!
Benoît
Ecrit par : Benoît Thonnard | 23.02.2008
Très intéressants vos commentaires, mais ils renferment quelques erreurs regrettables :
"mes dépends" au lieu de "mes dépens"
"vis à vis" au lieu de "vis-à-vis"
"les belges" au lieu de "les Belges"
"quelques uns" au lieu de "quelques-uns"
"quelques peu" au lieu de "quelque peu"
Par ailleurs, D'Annunzio serait un auteur belge ???
Ecrit par : Morue | 08.05.2009
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