« 2008-01 | Page d'accueil
| 2008-04 »
17.02.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM (Note 88-suite et fin)
-Il le faut pourtant, Antoine. Sache que moi je suis surtout apollinienne, selon ce que tu m'as appris de la symbolique de ton cher ami Nietzsche. Comme pour la plupart des femmes, il me faut du temps pour devenir... dionysiaque. Nous ne nous connaissons que depuis quelques heures. Rien d'autre que de se quitter maintenant ne serait raisonnable. Nous venons de commencer, je crois, une belle histoire; il me faut un peu de temps pour être sûre de désirer la poursuivre... Ne tombons pas dans le banal, encore moins dans le vulgaire... N'en faisons pas un mauvais roman de gare...
-Tu as raison, Esther, je trouve notre rencontre trop belle pour la galvauder de quelque manière que ce soit... A mon retour du Pakistan, permets moi de reprendre contact avec toi. Moi aussi, je veux que cette soirée soit le début d'une belle histoire...d'amour, je risque ce mot que je n'ai plus employé depuis longtemps. J'ai le sentiment que nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard...
-moi, vois-tu, je crois au hasard et je ne lui fais pas confiance... il me faut du temps, j'ai toujours besoin de vérifier l'authenticité de ce que je ressens, de ce que je vis, car je me méfie également de moi-même...seul ce qui résiste à l'épreuve du temps se révèle authentique.
-Alors, on se quitte là? comme cela? sans plus?
Il la regardait, embarrassé, avec le sentiment désagréable d'être gauche, désarmé devant la sagesse de cette noble et mystérieuse beauté.
-Au revoir, Antoine...
Se haussant sur la pointe des pieds, elle posa subrepticement ses lèvres sur celles du jeune homme, en un baiser que la rapidité de l'élan ne permit pas à Antoine de retenir pour le mieux savourer, et, se retournant, sans un geste, sans même un regard, elle franchit la porte de l'hôtel pour disparaître dans la foule grouillante des clients agglutinés devant la réception.
Il eut soudain cette impression profonde et triste qu'il ne la reverrait plus et que l'enchantement de cette soirée irait rejoindre la cohorte grandissante des occasions manquées. Encore sous le charme de cette rencontre à Potsdam, il prit le chemin de la gare, le coeur embué d'amertume.
18:20 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
11.02.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM (Note 88-suite n° 10)
Antoine admira avec quelle opiniâtreté, mais aussi avec quelle finesse, son interlocutrice orientait la conversation.
-Je ne suis pas un exégète de Nietzsche, mais le peu que je connaisse de lui m'incite à répondre "non!", il n'était pas antisémite. J'en veux pour preuve sa discorde avec sa soeur Elisabeth qui avait épousé un antisémite notoire que l'on appelait "le chasseur de juifs". Dans une de ses lettres il lui déclare que c'est pour lui une question d'honneur que de s'opposer sans équivoque à l'antisémitisme, dans sa vie comme dans ses écrits.
-Curieux personnage que ce Nietzsche!
-Personnage fascinant, Esther, qui, comme je te l'ai dit, m'a aidé a discerner en moi, d'une manière originale, cette double influence qui combat dans ma personnalité et me fait agir selon que l'une ou l'autre prend le dessus. Je dis originale, car le christianisme m'avait déjà appris que l'homme, soumis à la loi du péché depuis la rébellion adamique, doit sans cesse mener un combat entre deux influences puissantes.
-Tu m'intrigues...
-Je m'explique. Dans son premier grand ouvrage, "La Naissance de la Tragédie", Nietzsche démonte le mécanisme de l'art grec, en identifiant les symboles de la mythologie qui en sont les moteurs. Selon lui, la tragédie de la vie y est décrite comme le résultat de l'antagonisme de deux pulsions, de deux instincts majeurs, l'apollinien et le dionysien. Apollon est le symbole de l'équilibre, de l'harmonie, de la beauté plastique, de la froide raison. Dionysos, quant à lui, est le symbole de la musique, de l'ivresse, de la sensualité, de l'exubérance, des émotions.
-C'est intéressant.
-C'est passionnant, et crois bien que t'expliquer cela en quelques mot est réducteur pour la démonstration flamboyante qu'en fait le philosophe dans son ouvrage.
-Tu veux donc me faire comprendre que cette dualité se trouve en ton for intérieur?
-Exactement, ces deux instincts combattent au plus profond de moi. L'apollinien, je l'ai hérité de mon père, normand ou "homme du Nord", équilibré, raisonnable par nature. Le dionysien, j'ai dû le recevoir de ma mère, sud américaine, d'essence latine et même orientale par la judaïté de ses ancêtres. Mes parents, en lutte perpétuelle en sont d'ailleurs arrivés à divorcer après vingt ans de mariage, première tragédie de ma vie. Ma personnalité est tissée de ces deux fibres, l'apollinienne et la dionysiaque. J'aime la rationalité, l'équilibre, l'harmonie, mais la folie l'emporte souvent dans ma vie. Lorsqu'il s'agit de décisions importantes, ce qui est rare, heureusement, cela devient une tragédie quand le dionysien prend le dessus. Ce n'est qu'une illustration du drame humain dont la plus belle explication se trouve dans la Bible, mais cela nous entraînerait trop loin. Laisse moi simplement te citer ce qu'en a écrit un apôtre du Christ, Paul, dans sa lettre aux Romains: " Car je sais qu'en moi, c'est à dire dans ma chair, il n'habite rien de bon... Car le bien que je veux, je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, c'est ce que je pratique. Je prends plaisir à la loi de Dieu selon l'homme que je suis intérieurement, mais je vois dans mes membres une autre loi qui fait la guerre contre la loi de mon intelligence..."
-Eh bien, si je m'attendais, ce soir, à parler, avec un beau jeune homme, de choses aussi profondes...
Ce compliment qu'elle n'avait pu réfréner, fit bouillir subitement l'esprit dionysien d'Antoine
-Rassure toi, je suis beaucoup plus drôle, Esther, quand je me laisse dominer par le dionysien... C'est d'ailleurs lui qui m'a incité à t'accoster aujourd'hui...
Esther esquissa un charmant petit sourire.
-Et moi, par mes questions, je t'ai ramené vers l'apollinien...Nous voici arrivés à mon hôtel.
-Je n'ai pas envie de te quitter comme cela, ce soir, Esther...
( à suivre)
12:15 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

