19.04.2009
ANTOINE et ESTHER-Note 113 (suite n°3)
Il s'assit près de son fils, hésitant à rompre le silence, comme pour lui laisser le temps de redescendre des sphères où il semblait planer.
-Qu'en penses-tu?
-Père, vous venez de me faire découvrir un univers, une galaxie que je suis bien décidé à explorer. Je m'étais arrêté à Prokofiev, à Schostakovitch et ne pensait pas que la Russie eût d'autres compositeurs à m'offrir. Je me suis trompé. Je veux aller plus loin dans cette oeuvre... Vous savez qu'il me plaît à dire qu'après l'audition d'une oeuvre de Wagner, on ne peut plus rien écouter d'autre, même d'un de ses épigones de génie comme Richard Strauss, Bruckner ou Mahler... Et bien il me semble...je dis bien "il me semble"... que je pourrais écouter du Schnittke, après le final du Crépuscule des Dieux... Merci de cette révélation!
-Je suis content d'être à l'origine de deux "révélations" en quelques minutes: l'Eau de Villée et Alfred Schnittke... Je n'en suis pas peu fier... Quand un père ne peut plus rien faire découvrir à son fils, c'est qu'il est devenu un vieillard intellectuel qui a déjà un pied sur le seuil du hadès...
-Et bien, rassurez-vous, Père, vous n'êtes pas près de franchir l'Achéron...
-Parle moi un peu de cet "Hôtel de l'Insomnie"...
-Excusez-moi, mais après être monté si haut, je n'ai plus envie de parler de ce livre ; de Villepin est un bon écrivain, un peu confus, parfois, qui a beaucoup lu et qui aime à en faire étalage. Il fait montre d'un certain élan poétique, de lyrisme même, mais il lui manque la modestie et la maîtrise propres aux esprits supérieurs. Même Saint-John Perse, dans sa foisonnance, dans sa luxuriance, possède cette maîtrise de l’inspiration et de l’imagination qui est le sceau des grands cavaliers de l'esprit, de ceux qui produisent de grandes oeuvres. L’Hôtel de l’Insomnie ne manque pas d'intérêt et l’auteur m'est sympathique, mais je n'ai pas envie d'être gentil avec sa littérature. Politicien falot, écrivain broussailleux, voila ce qu'il m'en restera. La particule n'est pas un gage d'élégance, c’est la modestie, et la simplicité qui en découle, qui en sont la marque authentique. En poésie, je suis comme Verlaine, "de la musique avant tout", quant à la prose, ce que je recherche, dans l'usage de notre belle langue, c'est d'abord l'élégance.
-Je ne saurais te contredire...Bon ! J’aurais dû te faire découvrir Schnittke après que tu aies achevé ton billet sur de Villepin... le pauvre va souffrir du contraste entre l’éclat du génie et la brillance du talent…
Et monsieur de Fourmanoy d'ajouter, tout en se levant pour prendre congé:
Ah ! J’allais oublier de t’annoncer la venue, pour le week end, de ton oncle Raymond et de ta tante Marthe.
-Oh! Quoi ! les témoins de Jéhovah ?
-Oui, mon fils. Et je compte sur toi pour éviter les joutes théologiques comme celle que nous avons vécue lors de leur dernière visite…
(à suivre)
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