04.10.2009
NUMERO 189-Note 151
Frère Anthime Paul avait la colère à fleur de peau.
Dès qu'un élève s'aventurait un peu trop loin hors des limites de la discipline, le "cher frère" entrait dans une fureur biblique et tombait à bras raccourcis sur le transgresseur pour une raclée de jugement dernier. Je me rappelle, par exemple, mon copain "Nanard" qui, poursuivi par le professeur pour je ne sais plus quelle transgression, après une tentative de fuite dans les allées de la classe et entre les pupitres, fut rattrapé dans le couloir où il reçut une trempe à coups de poings, rythmée de vociférations apocalyptiques, dans le silence ecclésial d'une quarantaine de potaches tétanisés; il fut projeté avec violence contre une des portes donnant sur la cour de récréation dont la serrure s'en trouva faussée et en resta longtemps inutilisable.
En dehors de ces instants de colère, notre professeur était d'un commerce agréable, gentil et amical avec ses élèves.
En quatrième secondaire, chaque matin, pendant un quart d'heure, il nous faisait un cours passionnant de stylistique dont je me souviens cinquante six ans plus tard; les gamins que nous étions étaient sollicités pour trouver des exemples de ces figures de style aux noms barbares que je n'ai jamais oubliés, tels que "antonomase" "métonymie" ou "oxymoron".
Nous l'aimions bien notre professeur et je crois que cette affection état partagée.
Frère Anthime Paul était chargé de surveiller l'un des quatre dortoirs de l'établissement, celui où j'avais mon lit, une immense salle d'une centaine de places au parquet fleurant bon la cire. On entrait dans ce dortoir, situé au premier étage du bâtiment principal, par une porte centrale à double battants de part et d'autre de laquelle se trouvaient d'immenses armoires murales allant jusqu'au plafond qui contenaient le casier à linge de chaque pensionnaire, repéré d'un numéro attribué à chacun et dont tout notre linge était également marqué. Les lits étaient disposés en quatre rangées, et le long du mur du fond se trouvait une batterie de lavabos où nous faisions notre toilette; beaucoup moins de lavabos que de lit, aussi, au signal du réveil, c'était une course de vitesse pour être dans les premiers à se laver ou, plus exactement, à se débarbouiller...
A la fin de chaque journée, après l'étude du soir, sous la férule du frère, nous nous rendions en rang et en silence jusqu'à une sorte de remise ou se trouvaient les boîtes à provisions et les nécessaires à chaussures. Là, toujours dans le silence le plus absolu, nous dépensions nos dernières forces à faire reluire nos souliers.
En ce qui me concerne, j'avais toujours évité de provoquer le frère, me tenant à carreau, craignant qu'il m'octroie une des raclées de sa collection.
Mais, un soir d'hiver, dans le fameux local à provisions...
-Qui a parlé?
Mutisme général.
La voix du frère devint plus sèche:
-Je le répète, qui a parlé?
Après une pause, la voix vibrante de colère, il hurla:
-Une dernière fois, qui a parlé?...
-Bon! Tout le monde dehors, en rang, les mains sur la tête!
Arrivés dans la cour centrale du pensionnat, spacieuse et déserte à cette heure, éclairée de quelques lampadaires dont la lumière jaune était lugubrement tamisée par la brume froide qui commençait à descendre de la nuit, il reprit d'une voix de plus en plus glaciale:
-Vous tournerez autour de la cour, les mains sur la tête, jusqu'à ce que celui qui a parlé se dénonce.
Et nous tournâmes, tournâmes, tournâmes pendant une heure qui nous en parut trois, nos jambes et nos visages glacés et rouges de froid.
Puis, devant l'échec de la méthode:
-Tout le monde au dortoir, à genoux devant son lit en direction des lavabos! et toujours les mains sur la tête!
Nous nous exécutâmes sans sourciller dans un silence sépulcral rompu seulement du grincement des marches de bois de l'escalier ciré qui nous menait au premier étage.
Une fois à genoux devant notre lit, nous entendîmes derrière nous, un vacarme difficile à identifier et qui nous sembla durer, durer...
Puis le bruit s'arrêta.
-Numéro 189!
C'était mon numéro.
Je me levai, tout le sang de mon corps refluant au fond de mes pieds.
-Viens ici!
En me dirigeant vers les armoires où frère Anthime Paul attendait, je me préparai à recevoir la correction de ma vie, résigné malgré mon innocence.
Arrivé à sa hauteur, je découvris l'origine du vacarme. Ayant ouvert avec fracas la porte de chaque casier, il en avait répandu avec colère tout le linge qui gisait en tas sur le sol, chemises, caleçons, mouchoirs, chaussettes, tout ce qui faisait l'intimité de chacun, mélangé et chiffonné en tas hétéroclites sur le plancher...
Quand je fus devant lui, il me dit, visiblement calmé, d'une voix douce, presque chaleureuse:
-Pierre, remets chaque chose à sa place.
Il tenait une de mes vestes de pyjama sur laquelle il avait lu mon numéro, 189.
Pleinement rassuré d'avoir échappé à une sorte d'apocalypse, je remis chaque vêtement, soigneusement replié, dans son casier. Le temps que cela me prit dut être long, mais il me sembla cependant très court; mes copains, toujours à genoux durent le trouver, eux, très long.
Je venais de connaître une des plus belle frayeurs de ma vie.
En mai dernier, j'ai rendu visite à frère Anthime Paul. Il a quatre vingts ans et, retraité, termine sa vie dans les dépendances d'un pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes, à Laval, dans la Mayenne. Nous étions émus de nous revoir , après plus d'un demi siècle, et de nous rappeler cette époque heureuse où, malgré notre différence d'âge, nous étions jeunes l'un et l'autre.
Il possède toujours ce grand livre à reliure bleue avec lequel il nous donnait son cours de stylistique.
Quant à cette histoire que je lui ai racontée, il ne s'en souvient pas. Dans sa longue carrière, il a enseigné des milliers d'élèves, avec sûrement des centaines de colères...
Le numéro 189, lui, ne l'oubliera jamais.
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