24.10.2009

LA SCIENCE DES ANES-Note 155

"L'orthographe est la science des ânes"

Cette boutade, que d'aucuns attribuent à François Mitterrand, me fait penser à Paul Valéry pour qui l'orthographe française était "la plus imbécile du monde"; pour cet Académicien français et professeur au Collège de France, cette "criminelle orthographe" était "une des fabrications les plus cocasses du monde", "un recueil impérieux ou impératif d'une quantité d'erreurs artificiellement fixées par des décisions inexplicables"...

Que l'on ne se méprenne pas, je ne partage pas ces avis quelque soit la notoriété de leurs auteurs, car  je suis indéfectiblement attaché à l'orthographe de ma langue, même si je suis en perpétuelle dispute avec elle; cet amour aveugle m'amène à toujours lui donner  raison, non seulement pour avoir la paix, mais aussi par ce respect sans lequel il n'y a pas d'amour véritable.

Je pense cependant, en mon for intérieur, que cette jolie femme capricieuse - pléonasme? je vous laisse la responsabilité de cette appréciation- n'a pas toujours raison et n'obéit pas toujours à la pure logique.

J'en veux pour seules preuves les règles d'accord du participe passé, pour ne citer que celles-là.

Qui d'entre-nous, qui se mêle d'écrire, n'a pas à portée de main le "Bescherelle" de la conjugaison et ne le consulte pas pour vérifier, dans le doute souvent, l'accord d'un participe passé, notamment avec l'auxiliaire avoir?

Une seule règle et bien des cas particuliers.

Nous la connaissons tous cette fameuse règle:

"Le participe passé conjugué avec l'auxiliaire avoir ne s'accorde jamais avec le sujet du verbe.

Lorsqu'il est précédé par un complément d'objet direct, le participe passé s'accorde en genre et en nombre avec ce complément".

Nous jonglons avec cette règle comme des virtuoses, mais nous sommes-nous déjà posé la question de son origine? Par quel raisonnement structuré et logique les grammairiens du passé en sont-ils arrivés à nous imposer cette règle qui a fini par s'intégrer dans notre patrimoine génético-linguistique?

Elle nous vient de ce poète espiègle et génial que fut Clément Marot.

Marot avait une vive admiration pour la langue italienne. Il se réfère à cette langue pour proposer aux lettrés de son entourage cette règle que l'on trouve dans une de ses épigrammes:

"Enfans, oyez une leçon:

Nostre langue ha ceste façon,

Que le terme qui va devant,

Voulentiers regist le suivant (...)

Il faut dire en termes parfaictz,

Dieu en ce monde nous ha faictz:

Faut dire en paroles parfaictes,

Dieu en ce monde les ha faictes.

Et ne faut point dire en effect,

Dieu en ce monde les ha faict:

Ne nous ha faict pareillement,

Mais nous ha faictz tout rondement."

Je vous encourage à relire cette Épigramme XCIX que Marot adressa à ses disciples, sans nulle prétention de légiférer pour tout un peuple.

Cela fait cependant quatre siècles que, par je ne sais quelle alchimie, nous sommes assujettis à ces quelques remarques amusantes de notre charmant poète.

Je ne suis pas loin d'admettre que Paul Valéry n'avait pas complètement tort.

Je vous recommande, à ce sujet, la lecture d'un livre très bien documenté, érudit même tout en restant plaisant, "Conversations sur la langue française" de Pierre Encrevé et Michel Braudeau (Gallimard). Ces conversations passionnantes, au cours de promenades dans différents parc ou jardins de Paris, nous en apprennent beaucoup sur les différentes langues françaises en usage à notre époque et a le mérite, tout en défendant une certaine idée de l'orthographe, de la désacraliser.

Il est possible que des fautes d'orthographe aient échappé à ma vigilance et se soient embusquées dans ce texte. Je serai reconnaissant aux ânes qui les auront remarquées (notez l'accord) de me les signaler...