24.06.2008
BOISSONS ALCOOLIQUES OU ALCOOLISEES?-Note 110
Comme je m'y attendais, suite à ma note précédente, plusieurs lecteurs m'ont demandé si l'expression "boissons alcoolisées" n'aurait pas été plus correcte que "boissons alcooliques" que j'ai utilisée.
Et bien non, mes chers lecteurs! Pas dans le sens que j'avais à l'esprit. Je m'explique:
Une boisson alcoolique est un liquide à base d'alcool, qui contient naturellement de l'alcool en lui-même, suite à sa fermentation, comme le vin, la bière ou l'eau-de-vie.
Une boisson alcoolisée est un liquide dans lequel on a ajouté de l'alcool; c'est le cas de toutes les "mistelles", comme le vermouth, le madère, le malaga, obtenues par adjonction d'alcool au moût de raisin pour en empêcher la fermentation. Dans ce cas, on dit que l'on a muté ce moût.
Mesdames, aimez-vous prendre volontiers du Pineau des Charentes comme apéritif? Moi aussi. Savez-vous que, dans ce cas, vous buvez une boisson alcoolisée, une mistelle, obtenue en mélangeant du moût de raisin de cette belle région Poitou-Charentes à de l'eau-de-vie de cognac?
Permettez-moi, cependant, de vous mettre en garde. Si vous en abusez régulièrement, étant pompettes plus qu'il ne convient, vous deviendrez rapidement alcooliques vous-mêmes. Quant à votre sang il sera, lui,...alcoolisé...
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23.06.2008
POMPETTE-Note 109
Aucun de mes lecteurs n'est alcoolique, j'en suis sûr. Peut-être que certains le sont devenus après m'avoir lu, pour oublier mes élucubrations, j'en suis désolé, mais je peux les comprendre...
Cependant, il est arrivé à chacun d'entre nous, au moins une fois dans sa vie, d'être ce que l'on appelle familièrement "pompette"; c'est le lot de ceux qui, n'ayant pas l'habitude de boire beaucoup de vin, où autres boissons alcooliques, se sentent soudain guilleret, léger, aérien, les jambes en coton et la tête comme une toupie, après en avoir bu seulement un verre ou deux. C'est cela être "pompette", c'est a dire légèrement ivre, éméché, émoustillé, gris, et très surpris de l'être.
Ce n'est pas l'état du buveur invétéré, de l'ivrogne dont on dit qu'il est beurré, bourré, pété, rond comme une queue de pelle, et qui, ayant pris une bitture ou une bonne cuite, zigzague, vacille et finit par s'écrouler dans le caniveau, oubliant que l'on n'y trouve que de l'eau.
Mais, revenons à "pompette"; je me suis demandé quelle est l'origine de ce mot gentillet qui a tendance à tomber en désuétude, à une époque ou être ivre mort est, pour certains, un signe de virilité et un titre de noblesse bachique.
Le plus loin où il m'a été possible de remonter est le XVème siècle; à cette époque, il existait un nom commun féminin, "pompette", qui désignait "une touffe, un noeud de rubans". Cette définition nous aide à comprendre la description de Rabelais qui, en 1532, dans Pantagruel, au livre premier, emploie la locution "nez à pompettes" pour désigner le nez violacé des descendants de Noé, le premier vigneron de l'histoire humaine. En effet, le rouge ou le violet qui illumine le nez ou la trogne de l'ivrogne le pare, selon cette définition, comme une "pompette" à rubans de semblables couleurs. Je ne puis me priver de vous citer notre malicieux médecin décrivant les conséquences de l'abus de boissons pour les hommes de cette époque patriarcale:
"Es aultres tant croissoient le nez , qu'il sembloit la fleute d'un alambique, tout diapré, tout estincelé de bubelettes, pullulant, purpuré, à pompettes, tout esmaillé tout boutonné et brodé de gueules..."
Quelle langue truculente!
Littré, quant à lui, donne une autre explication qui me semble trop évidente pour être exacte. Il définit une pompette comme étant une petite pompe; le buveur n'est-il pas une pompe à vin? et le petit buveur, une pompette? Trop facile, n'est ce pas?
Je me rappelle avoir lu, je ne sais où, que pompette serait une déformation de pommettes, lesquelles rosissent sous l'influence de l'alcool. Pourquoi pas?
Ne quittez pas cette page pour vous précipiter dans votre cave... à moins de vouloir vous consoler d'avoir lu ces quelques considérations, tout à fait inutiles, j'en conviens.
Alors, dans ce cas, attendez moi, j'ai besoin, moi aussi, de me consoler... d'avoir écrit ce texte.
Allons suivre ensemble le conseil plein de bon sens de ce philosophe angevin:
"Il n'y a pas assez de vin pour faire tourner les moulins; il y en a trop pour dire la messe; alors... buvons le!"
Mais, s'il vous plaît, aidez-moi à remonter l'escalier, si je suis...pompette.
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01.06.2008
MEME LES PRESIDENTS DE LA REPUBLIQUE FONT DES FAUTES DE FRANCAIS-Note 107
Il me revient avoir entendu, cette semaine, une déclaration de Nicolas Sarkozy, faite lors de son voyage en Pologne:
"L'amitié, ce ne sont pas des mots, l'amitié, ce sont des décisions."
Pour représenter correctement la France il faut commencer par utiliser correctement la langue française.
Dans l'usage qu'en fit le Président, "amitié" est un nom commun singulier, individuel et non collectif. Il fallait donc, pour parler correctement, dire:
"L'amitié, ce n'est pas..., l'amitié, c'est..."
Cela me rappelle une anecdote vécue en 1974.
Je venais d'être amnistié par le président Giscard d'Estaing, nouvellement élu, d'une condamnation pour insoumission à la loi sur le recrutement de l'armée. Après quatorze ans d'exil, je retournai, en France, voir ma famille; ma première visite, à Paris, fut pour ma tante Suzy et mon oncle Pierre que j'aimais beaucoup.
Mon oncle était instituteur, dans une école communale, à Suresnes. Respecté de ses élèves, il avait un visage sévère, une longue blouse grise, le style très "troisième république", comme le père de Marcel Pagnol. Nous parlâmes évidemment du président qui venait de m'amnistier et, dans le cours de nos propos, mon oncle me dit qu'il avait entendu Giscard faire une faute de français. Recevant des journalistes, il leur aurait dit:
"J'aurais espéré que vous veniez plus nombreux".
Mon oncle fit une pause et me regarda, de l'oeil de l'examinateur qui interroge un potache à l'oral, s'attendant à ce que je relève la faute. Devant mon air bête et ma bouche coite, il enchaîna:
"Il aurait dû dire: j'aurais aimé que vous vinssiez".
Admiratif, je me dis que dans tout ce qui, en France, "fout le camp", il y a aussi la concordance des temps et l'usage du subjonctif qui l'accompagne.
Notre langue est aussi belle que complexe. Belle parce que complexe ou complexe parce que belle?
Comme pour les femmes, ayant du mal à la maîtriser et à en comprendre toutes les subtilités, nous la heurtons et la blessons bien des fois.
Paraphrasant la déclaration de Schiller, "les dieux eux-mêmes, luttent vainement contre la bêtise", je suis tenté de dire que les présidents de la République, eux-même, luttent vainement contre les fautes de français.
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09.12.2007
UNE LECON D'INJURES-Note 92
Monsieur Tatez (prononcez le "z") fut un professeur de lettres qui marqua ma jeunesse, non seulement par son érudition, mais aussi par la passion de la littérature qu'il sut nous communiquer, à nous, ses élèves, potaches indisciplinés dont je n'étais pas le moindre.
Un jour, il nous étonna en nous donnant une leçon d'injures.
"N'utilisez pas les injures que tout le monde connaît, telles que "imbécile", "idiot", "connard", etc... En assénant, à l'objet de votre courroux, de tels mots qu'il comprend, il vous répondra par des mots plus forts auxquels vous réagirez, à votre tour, par des grossièretés encore plus percutantes, cette escalade vous laissant insatisfait de ne pas avoir eu, peut-être, le dernier mot. Il est beaucoup plus efficace d'utiliser un terme qu'il ne connaît pas, ce qui l'amènera à se demander, perplexe, ce que vous avez bien voulu dire, lui laissant le goût amer de l'infériorité; son ignorance lui coupera toute envie d'employer un autre mot qui risquerait d'être inférieur à votre injure qu'il n'a pas comprise.
Plus de cinquante ans après, je me souviens encore de la manière dont il illustra son propos.
-Si vous lui dites, par exemple: espèce de "romboèdre", vous le désarmerez complètement; il y a peu de chance, en effet, qu'il connaisse la signification de ce terme de géométrie qui désigne un parallélépipède dont les arêtes sont courbes.
J'ai suivi, à l'époque, son conseil et, croyez moi, sa thèse s'est vérifiée.
C'est hier soir que j'ai repensé à ce souvenir de jeunesse.
J'étais assis dans mon fauteuil attitré, au salon, et, désoeuvré, je pris derrière moi, par dessus mon épaule, un livre, sur un rayon de ma bibliothèque, qui se révéla être le Pantagruel de mon vieux pote François.
Je me délectai à relire cette ancienne langue française si truculente, recherchant, dans un glossaire, les termes inconnus. Je découvris, par exemple, la signification de l'expression: " tas de gros talvassiers tous croustelevez", que je transcris ici dans l'orthographe de Rabelais, pour lui conserver tout son charme et sa poésie.
Selon les dictionnaires consultés (Dictionnaire de P.J. Leroux, de 1786 et le Glossaire de la langue romane par J.B.B. Roquefort, de 1808) le mot "talvassier"signifie: drôle, vaurien, hâbleur, fanfaron. Je vous fais grace de l'éthymologie qu'il vous sera loisible de découvrir par vous-même.
Quant à "croustelevez" cela veut dire: vérolé, ou couvert de croûtes, dans un langage tellement plus imagé.
Et je me dis qu'il est dommage que notre langue moderne ait oublié ces mots si savoureux des époques passées. Je me suis promis d'en réhabiliter quelques uns, au fil de mes lectures et de mes écrits.
Alors, si je puis me permettre un conseil, la prochaine fois que vous voudrez injurier quelqu'un et avoir le dernier mot, utilisez "romboèdre", ou, si vous êtes rébarbatif à la géométrie, lancez lui: "talvassier!" ou "croustelevez!"...
Votre interlocuteur n'y comprendra goûte et en restera coi.
Essayez et vous verrez, votre victoire sera rapide et sans appel.
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19.02.2007
L'AMOUR DU VERBE-Note 82
« A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul, le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. »
Une de ces faiblesses m’amène, souvent, à briser la grandeur du silence. Cette faiblesse, c’est mon amour du Verbe.
Je suis un amoureux de ma langue maternelle, la langue française, cette jolie femme, élégante et distinguée, cette riche aristocrate de l’esprit, noble et puissante. J’en suis passionnément épris.
Depuis mon adolescence, nous formons un couple inséparable dont l’amour fusionnel ne s’est jamais refroidi.
Après des années de vie commune, je commence à bien la connaître, cette langue. Ne faut-il pas presque toute une vie pour arriver, enfin, à bien connaître une femme ?
Je pense même pouvoir dire que je la connais au sens biblique du terme ; jour après jour, je la caresse, je la lutine, je la titille, je la pelote, je la retourne, je l’investis et, parfois, quand elle est quelque peu rétive et me résiste, il m’arrive même de la violenter pour aboutir à cette pénétration, à cette union magique, à cette jouissance indicible et somptueuse qui consiste à trouver le mot juste, l’expression rare, la métaphore sublime, la phrase harmonieuse, fluide et limpide.
Je suis, cependant, un homme de l’oralité plus que de l’écrit.
J’ai passé la plus grande partie de ma vie à parler en public, à m’adresser à des auditoires restreints comme à des assemblées de milliers de personnes. J’ai même enseigné, pendant des années, la mécanique subtile et précise de l’art oratoire. Je prétends donc, à ce titre, être en mesure de juger de la beauté et de la dangerosité du Verbe.
Celui qui maîtrise l’usage des mots, qui a le sens des nuances et possède un vocabulaire assez riche pour les traduire toutes, celui qui manie la technique et les ficelles de la rhétorique, le virtuose de l’éloquence, celui là est un homme de pouvoir, capable d’émouvoir et de mouvoir un auditoire et de le pousser à l’action.
Ce pouvoir est d’autant plus dangereux qu’il est clandestin, car ceux qu’il soumet ne s’en rendent pas compte tout de suite et, quand ils en prennent conscience, il est, souvent, déjà trop tard pour réagir.
Si, de surcroît, ce logocrate a du charme, du charisme, même, rien ne lui résistera, ni les femmes qu’il veut séduire, ni les foules qu’il veut entraîner à sa suite.
Le verbe est donc un instrument unique, incisif et redoutable. Arme de destruction massive, quand il est utilisé par un dictateur, il peut être un baume cicatrisant dans la bouche d’une maman pleine d’amour ou dans celle d’un ami compréhensif et compatissant.
Conscient de la puissance du verbe, de ma facilité pour en user et des écueils que je n’ai su éviter et contre lesquels je me suis douloureusement heurté , il m’arrive souvent d’en être effrayé et de vouloir mieux maîtriser ce petit gouvernail qu’est la langue. Peine perdue! mon amour du Verbe reprend toujours le dessus et m'entraîne, parfois, là ou je ne veux pas aller.
Lorsque ma course s’achèvera, je suis certain que je ne pourrai m’empêcher de fignoler ma dernière parole pour en défier la faucheuse, mais c’est elle qui sera la plus forte, car c’est elle qui aura le dernier mot, m’obligeant à respecter, enfin, la grandeur de l’éternel silence.
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02.01.2007
BELGICISMES-Note 76
J’ai souvent expérimenté cela, à mes dépends, par exemple, dans le domaine du langage.
Jeune parisien de seize ans, je débarquai, pour la première fois, du train Paris-Bruxelles, à la toute nouvelle Gare du Midi, avec l’arrogance de Rastignac et la curiosité condescendante d’un godelureau parti à la découverte d’une race primitive.
Ignorant que le flamand fut une langue à part entière et non un dialecte barbare, je m’intéressai surtout à la manière dont les belges, ces bons sauvages, utilisaient ma langue maternelle.
Très vite, je notai des particularismes, des incongruités, des mésusages, des mots apatrides, sans passeport, tout ce que les ignorants, dont l’uniforme est le mépris, appellent des belgicismes, le tout mêlé d’expressions fort amusantes que je m’efforçai de retenir, pour connaître, à mon retour dans mes pénates, un petit succès dans les salons prétentieux du seizième arrondissement.
Quelques années plus tard, je vins m’établir définitivement à Bruxelles où, chaque jour, je fus confronté au langage autochtone. Mes amis belges, avec une humilité issue, pour certains, d’un complexe inconscient vis à vis du grand vieux voisin hexagonal, me renforcèrent dans ma vanité en sollicitant mes conseils pour la rédaction d’écrits ou la présentation de conférences. Je devins de ce fait très attaché à l’orthodoxie de cette langue dont je me sentis soudain un ambassadeur, investi d’une mission sacrée en terre étrangère. Fort de cette onction, j’entrai donc en lutte ouverte contre cette horde de sauvages dont les noms sont, pour n’en citer que quelques uns, « entièreté », « en rue », « je ne saurais pas savoir », « entre l’heure de midi », « savoir de rien », « par après », etc…
A moins d’être éthylique, on finit, tôt ou tard, par sortir de son ivresse. Je me dégrisai progressivement en prenant conscience du génie littéraire de la Belgique, dont les dignes représentants sont des écrivains comme Verhaeren, Rodenbach, d’Annunzio ou Maerterlinck. Je fus également subjugué par ses grammairiens dont le plus célèbre, Maurice Grevisse, a rédigé tout au long de sa vie, « Le Bon usage ». Je n’ai pas honte d’appeler cet ouvrage étonnant, que tout un chacun nomme « le Grevisse », la Bible de la langue française; à mon avis, quiconque se mêle d’écrire doit en posséder un exemplaire, à portée de la main.
Ma vanité fut également battue en brèche par autant de douches froides qui déferlèrent sur mon petit cerveau de parigot, telles que celle que je vais vous narrer maintenant.
Elle fut en rapport avec la locution adverbiale « par après », d’usage courant en Belgique. Je la pourfendais sans relâche, défendant la pureté incontestable de l’adverbe « après ». Pourquoi y ajouter ce parasite de « par », dans des phrases comme « je le ferai par après » ?
Je me montrai intransigeant jusqu’au jour où, lisant le Discours de la méthode du célèbre René Descartes, écrivain maniant le français avec, à mes yeux, une rigueur classique incontestable, je tombai sur cette phrase, dans la deuxième partie, où il évoque ses opinions :
« pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin de les y en remettre par après, ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. »
Quoi ! le grand Descartes utilise ce barbare de « par après » ? Douche glacée !
Grévisse, que je m’empressai de consulter, m’acheva en m’expliquant que ce « par après » fut en usage jusque dans le XVIIème siècle et qu’on le trouve chez Rabelais, Montaigne ou Molière, autant d’auteurs que je revendique comme mes maîtres es langue française ; c’est de leur temps que l’on commença à considérer ce pauvre « par après » comme vieilli et que le seul « après » fut d’usage courant.
Je fus bien obligé de faire comme Descartes, de modifier mon opinion en l’ajustant au niveau de la raison.
Les belges utilisent donc une expression ancienne, en d’autres lieux désuète. N’admettant pas les sociétés ou l’on écarte les vieux de la vie de la cité, j’ai donc réhabilité ce bon vieillard de « par après », sans pour cela en faire mon ami intime et mon compagnon de tous les jours, s’entend.
Avec le temps, la sagesse venant avec l'âge, je finis par considérer qu’une langue vivante ne doit pas rester statique, figée dans l’académisme, et que chaque écrivain, comme chaque peuple, qui l’utilisent, l’enrichissent de leurs trouvailles, de leurs glissements de sens ou de l’influence de leurs dialectes. C’est d’ailleurs grâce à cette richesse que les autres peuples apportent à la langue française qu’est apparu ce pays de cocagne que l’on nomme la Francophonie.
Cela ne veut pas dire que l’on doit tout accepter, et je persiste à lutter contre certains intrus qui, à mes yeux se conduisent très mal, en contradiction avec les lois indiscutables du bon royaume de Syntaxe. Cependant, il y a belle lurette que j’ai quitté le costume du duc d’Albe, me souvenant de ce principe évangélique, « la lettre tue mais l’esprit vivifie ».
J’y reviendrai d’ailleurs, sur ces questions de langage, dans d'autres notes, mais, ne voulant pas vous fatiguer avec ces considérations quelques peu sérieuses, ce ne sera que…par après.
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11.11.2006
QUELLE DRACHE!-Note 74
Je m'éveille d'un long sommeil profond dont les rêves m'ont fait voyager dans des régions lointaines et fantastiques et dont le souvenir, que j'essaye de reconstituer, disparaît trop vite avec la brume nocturne qui se dissipe de mon esprit.
Calfeutré dans le nid douillet de ma couette, j'essaye de prolonger, un peu, le plaisir voluptueux du sommeil qui m'échappe.
Au dehors, j'entends les bourrasques du vent qui secoue le volet de ma fenêtre et les fracas de la pluie qui s'abat à grosses gouttes sonores sur le toit plat des garages, dans l'arrière-cour de mon immeuble. Cela ne m'encourage pas à sortir du lit. Pensez donc, c'est le début du week-end et il pleut à verse, à seaux, à flots, à torrents, il tombe des cordes, des hallebardes, plus vulgairement parlant et comme on dit dans les profondeurs de l'hexagone. il pleut comme vache qui pisse.
En pensant à toute ces locutions, je réalise à quel point ma chère langue française est imagée, riche en métaphores, mais si peu économe de mots, et je me dit qu'en bruxellois, il existe un verbe, inégalé, qui décrit tellement bien tout le sens de ces expressions; ce verbe, c'est "dracher". A Bruxelles, on dit: "aujourd'hui, il drache"
Vous ne trouverez pas ce verbe dans le dictionnaire de l'Académie, ni le nom commun qui y correspond, "la drache", car ce n'est qu'un régionalisme, du bruxellois populaire, un belgicisme, méprisé et abhorré par les puristes de tous poils.
Je dois cependant vous avouer que c'est le terme que j'emploie, tout naturellement et le plus fréquemment, à la place de "il pleut à verse" ou "il tombe une averse", moi qui suis pourtant très à cheval sur l'orthodoxie de ma langue maternelle.
Dans les expressions précitées, l'image, très forte, parle d'elle même. A moins d'être un citadin encroûté qui n'est jamais sorti de sa ville, vous n'avez aucune difficulté à vous représenter une vache en train de pisser, ce qui décrit à merveille le caractère abondant et bruyant d'une averse torrentielle. Pour ce qui est du terme "drache", il ne suggère aucun spectacle, mais quelle sonorité, quelle musique, dans ce petit mot, pour décrire le flot dru de la pluie! D'ailleurs, drache et dru ne vous semblent-ils pas de la même famille? Pure hypothèse, s'entend.
Pour les passionnés d'étymologie, je leur livre le fruit de quelques recherches. Drache serait apparenté à drêche, désignant dans le passé, l'action de battre le grain avec un fléau. Ce mot serait venu du germanique (drescan, en ancien haut-allemand, et dreschen, en allemand moderne, signifiant battre le grain); il serait arrivé jusqu'au bruxellois, en passant par le wallon (drâhe) et le namurois (draque, drache). Selon cette étymologie, la drêche ou drache serait donc l'action de battre le grain ou désignerait ce qui est battu, moulu. Suite à ces explications, qui ne sont que de pures conjectures, mon incorrigible esprit vagabond n'a aucun mal à y rattacher un synonyme d'averse, le grain; ne dit-on pas qu'un grain se prépare, essuyer un grain ou veiller au grain? Je vous l'accorde, cela est bien trop séduisant pour être convainquant. J'adhère plus volontiers à l'explication du "Dictionnaire du dialecte bruxellois" de Louis Quievreux (éditions Libro-Sciences):
"Drache vient du flamand dretsen: pleuvoir. Dans le langage bruxellois, "ets" devient "ache", comme dans "klets" (klache) "metser" (macher)... Dans le langage populaire d'Anvers et du Brabant on entend parfois "dratsen" pour "dretsen"."
Malgré tout son intérêt, cette érudition ne nous rendra pas le Congo, comme on dit en Belgique, avec philosophie. L'essentiel est d'utiliser à bon escient ce précieux petit mot de "drache" avec toute sa puissance évocatrice.
Le bruxellois est un dialecte truculent, plus près de Bruegel ou de Rabelais que de Montherlant, un sorte d'argot, parlé, non par les truands, mais par le bon peuple, haut en couleurs, de ce quartier du vieux Bruxelles que l'on appelle les Marolles.
Quelques exemples?
On ne porte pas de pantoufles, mais des "slaches", on n'a pas une figure, mais une "blafture", on n'est pas peintre en bâtiment, mais "façade clasher"; pour dire non, on vous oppose "oui peut-être" et pour dire oui on vous répond "non peut-être", tout cela avec cet accent modulé et chantant qui fait se ridiculiser les français qui s'essaient à l'imiter, ce qu'ils font bien mal et qui ne dépasse jamais le niveau d'une piètre caricature.
Bon, trêve de considérations linguistiques. Il est temps que je me lève et que j'enfile mes slaches.
Allons, un peu de courage, je dois aller à la boulangerie acheter les traditionnels pistolets.
Sous une drache pareille?
Non peut-être, à Bruxelles, on ne conçoit pas de petit déjeuner, le week-end, sans pistolets, frais et croustillants, au risque de se faire clasher la blafture par la drache du jour.
Et aujourd'hui, quelle drache!...
21:45 Publié dans Chronique du langage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.10.2006
A LUNDI PROCHAIN-Note 70
Ce vendredi matin, à la "désannonce" du journal parlé d'une radio bruxelloise, j'ai entendu ce dialogue entre l'animateur et la présentatrice:
-Merci, Sylvaine, bon week end et à lundi!
-Non, pas à lundi, Christophe, mais à lundi prochain!
-Ah bon... alors, à lundi prochain!
Je me suis demandé pourquoi cette jeune femme avait repris son collègue de cette manière, pourquoi avait-elle trouvé nécessaire d'ajouter l'adjectif "prochain" au mot lundi. La salutation de Christophe m'avait semblé d'une clarté irréprochable.
Je trouvai la réponse à ma question en me rappelant une aventure que j'ai vécue au début de mon établissement à Bruxelles.
Lors d'une soirée, ce devait être un mercredi, un couple d'amis me lança cette invitation:
-Venez, toi et ta famille, manger à la maison, samedi prochain.
-Avec plaisir, à quelle heure?
-Vers dix huit heures trente.
Le samedi suivant, à l'heure dite, nous étions devant leur porte, le bec enfariné, et je déclinai mon identité au parlophone (interphone, en France).
Nous nous étions mis sur notre trente un et avions dépensé nos quelques sous pour leur offrir les pralines (crottes de chocolat, en France) et le bouquet d'usage.
Ils nous accueillirent avec un regard étonné et, devant leur manque d'enthousiasme, je leur demandai:
-Ne nous aviez-vous pas invités chez vous ce soir?
-Euh... non, c'était pour le samedi de la semaine prochaine...
-Mais vous m'avez dit samedi prochain.
-Et bien oui, samedi de la semaine prochaine. Entrez, mais nous n'avons rien prévu.
-Non! Non! Excusez-nous. Nous reviendrons la semaine prochaine.
Nous repartîmes déconfits, ayant découvert, à nos dépens, cet usage ,inhabituel pour un français, de l'adjectif "prochain", à Bruxelles, et peut-être dans le restant de la Belgique francophone, en ce qui concerne la chronologie.
En douce France, cher pays de mon enfance, mes amis auraient dit "samedi en huit". Quant à la Sylvaine de ce matin, elle aurait répondu:
-Non, pas à lundi, Christophe, mais à lundi en huit.
J'en fis la remarque à une amie bruxelloise, suggérant avec tact que cette manière de parler n'était pas du bon français. Je reçu un feu nourri de protestations véhémentes.
Quelque peu froissé dans mon orgueil de franchouillard indécrottable, je me plongeai dans les dictionnaires à ma disposition, le Littré, le Robert, le Trésor de la Langue Française et le Grand Dictionnaire Larousse des Lettres. Je vais vous éviter le résultat de mes doctes découvertes qui, toutes, me donnent raison; en résumé, l'adjectif "prochain" désigne ce qui est "le premier à se présenter, dans le temps".
D'ailleurs mes amis belges, vous n'êtes pas très cohérents dans l'emploi de ce terme.
Quand, en Avril, vous demandez à votre patron une augmentation pour "le mois prochain", vous avez le mois de Mai à l'esprit, et non pas Juin.
Et quand, parlant d'une connaissance, on vous annonce sa mort prochaine, il s'agit bien, à Bruxelles comme à Paris, de la première et unique mort à se présenter, dans la vie de ce pauvre homme.
Alors, vous, mes concitoyens qui vivez à Bruxelles, quand vous serez invités à une réception, pour éviter toute déconvenue, prenez bien soin d'en faires préciser la date exacte. Et si vous, les Don Juan, vous fixez un rendez-vous, à la jolie fille de vos rêves, en lui disant: "samedi prochain, à dix huit heures, Place Stéphanie", vous risquez de déguster, tout seul, le lapin que la pauvre demoiselle, étonnée de votre peu d'empressement à la revoir, ne vous aura pas posé.
Quant à moi, je vous donne rendez-vous à... lundi prochain!
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