21.12.2005
Lettre à Serge GUT-Note 29
Bruxelles, le 21 décembre 2005
Mon cher Ami Serge,
Il m'est impossible d'écouter du Wagner sans penser à toi qui m'a ouvert la porte de ce musicien fascinant, me donnant la clé qui m'a permis de pénétrer dans cet univers musical envoûtant; je dois dire que depuis lors je ne me suis pas privé de l'utiliser, cette clé.
Je ne puis oublier ce traquenard que tu m'avais tendu, il y aura bientôt cinquante ans, lorsque tu me présenta Roger Comaux(?), ce personnage hors du commun. Je me souviens que cet ingénieur SNCF, retraité, avait deux passions, Richard Wagner et les modèles réduits de locomotives, qu'il recevait automatiquement du monde entier, au fur et à mesure de leur apparition sur le marché.
Je revois son petit appartement du XVIIIème arrondissement, avec une pièce réservée aux archives wagnériennes; cette collection de documents, cartes postales, photos, lettres, partitions, journaux, revues ou livres était si riche que le célèbre chef d'orchestre George Sébastian et les Wagner eux même venaient de Bayreuth pour les consulter.
J'ai été médusé par cette autre pièce destinée à sa deuxième passion, aux murs bordés de petits meubles à tiroirs, spécialement conçus pour y classer ses centaines de locomotives avec en son centre un immense circuit électrique.
La visite des lieux achevée, nous sommes passés au salon pour les choses sérieuses, la stratégie de la conversion de celui que vous considériez déjà comme un catéchumène .
A doses chromatiques, du pianissimo au fortissimo, vous m'avez fait écouter des extraits de ses opéras, me les commentant avec une telle passion que j'en suis ressorti complètement ivre, touché par l'esprit, comme Paul sur le chemin de Damas.
Depuis cette époque, le grand magicien me tient sous le charme.
Oh! Bien sûr, comme Nietzsche, je me suis souvent révolté, j'ai essayé de me dégager, mais dès les premières mesures de Tristan ou de Parsifal, je retombe irrémédiablement sous le pouvoir de cette musique, envoûté...
Hier soir encore, je me suis immergé dans les flots tumultueux du Hollandais Volant, à bord de ce Vaisseau Fantôme, dont j'avais oublié que c'était déjà une oeuvre de génie, du petit Wagner peut-être, mais du très grand petit Wagner.
On y entend déjà sourdre l'usage du leitmotiv; on est déjà en contact avec le grand principe wagnérien de la Rédemption par l'Amour, c'est à dire par la Femme, développé dans toute sa plénitude.
Cette réalisation du Théâtre Royal de la Monnaie fut à la hauteur du défi:
Un chef japonais, Kazushi Ono, des voix splendides, la jeune et jolie Anja Kampe dans le rôle de Senta, Alfred Reiter, le Capitaine, et Engils Silins, le Hollandais. Les choeurs étaient magnifiques, les décors du belge Guy Cassiers, modernes mais en harmonie avec l'argument, mélange original de travail scénique dépouillé et de vidéo.
Tout était parfait. Un Vaisseau Fantôme dépoussiéré. Une soirée de rêve.
Et bien sûr, j'ai pensé à toi avec gratitude.
Voila, il fallait que je te le dise.
Et toi, Serge, ta retraite t'apporte-t-elle tout ce que tu en attends, avec ta famille et malgrè les sollicitations du Conservatoire?
Dès que j'irai à Paris je te ferai signe.
A bientôt j'espère,
Avec le gage de mon amitié fidèle,
Pierre.
P.S. J'ai acquis le livre "Musicologie au fil des siècles", ce choix de tes articles, que l'Université t'a offert en hommage, à la fin de ta carrière. Il faudra que tu me le dédicaces. Très belle cette photo de toi en toge de sorbonnard avec Rostropovitch, lorsque tu as prononcé son Eloge dans les grands salons de la Sorbonne.
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