15.10.2008
SCENES DE LA VIE D'ANTOINE-Note 113
Antoine s'assit devant son bureau, dans le bel appartement cossu du boulevard Saint Germain.
N'étant pas encore marié et n'envisageant pas de le devenir dans un avenir proche, il aimait à rester dans ces lieux de sa jeunesse, avec ses parents devenant âgés, mais d'un commerce toujours agréable et respectueux de sa liberté; cet arrangement convenait fort bien à son métier de journaliste qui l'amenait souvent à voyager.
Il reprit, à la page du signet, le livre de Dominique de Villepin, "l'Hôtel de l'Insomnie", son carnet de notes et son crayon à portée de la main. En effet, après avoir été séquestré, lors d'une mission en Afghanistan, pendant presque deux ans, par des talibans, et libéré au hasard d'une intervention des troupes américaines, son journal lui avait accordé, provisoirement, le repos d'une chronique littéraire hebdomadaire, la littérature étant une de ses passions. Ce séjour prolongé à Paris lui donnait le temps d'achever son livre "L'esprit contre le tchador", relatant son expérience de la lutte du monde, dit libre, contre l'obscurantisme religieux de ces fanatiques dont le seuls argument théologique est le terrorisme.
Il relut cette phrase de l'avant propos du livre sur lequel il avait à rédiger une critique:
"Quoique l'on entreprenne, il y a toujours vautours et gibets au bord du chemin".
Il se sentait très proche de cet homme traqué par une autre sorte de terroristes, les tueurs de réputations, la horde jalouse des envieux, cette curée de chiens affamés des dépouilles de ceux qu'ils auraient bien aimé être, sans jamais y parvenir. Il découvrait, en de Villepin, un homme de coeur. Il fut touché par ce passage:
"Jeux anonymes, mouvements de houle nourrissent la rumeur, contes cruels jetés en pâture par des chroniqueurs sourds aux sentiments humains".
Et dire que lui, Antoine, faisait maintenant partie de ces chroniqueurs...
Il n'avait jamais cédé à la malheureuse envie de baver sur l'homme publique dont il lisait maintenant le livre. Son éthique l'en avait empêché. Lorsqu'il y avait le moindre doute, il s'interdisait de juger, en accordant le bénéfice à celui qui devait rester "présumé innocent", selon la formule consacrée.
Il réalisa soudain que son billet serait difficile à rédiger étant donnée sa volonté de ne pas être "sourd aux sentiments humains", tout en se tenant en dehors de la mêlée.
(à suivre)
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17.02.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM (Note 88-suite et fin)
-Il le faut pourtant, Antoine. Sache que moi je suis surtout apollinienne, selon ce que tu m'as appris de la symbolique de ton cher ami Nietzsche. Comme pour la plupart des femmes, il me faut du temps pour devenir... dionysiaque. Nous ne nous connaissons que depuis quelques heures. Rien d'autre que de se quitter maintenant ne serait raisonnable. Nous venons de commencer, je crois, une belle histoire; il me faut un peu de temps pour être sûre de désirer la poursuivre... Ne tombons pas dans le banal, encore moins dans le vulgaire... N'en faisons pas un mauvais roman de gare...
-Tu as raison, Esther, je trouve notre rencontre trop belle pour la galvauder de quelque manière que ce soit... A mon retour du Pakistan, permets moi de reprendre contact avec toi. Moi aussi, je veux que cette soirée soit le début d'une belle histoire...d'amour, je risque ce mot que je n'ai plus employé depuis longtemps. J'ai le sentiment que nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard...
-moi, vois-tu, je crois au hasard et je ne lui fais pas confiance... il me faut du temps, j'ai toujours besoin de vérifier l'authenticité de ce que je ressens, de ce que je vis, car je me méfie également de moi-même...seul ce qui résiste à l'épreuve du temps se révèle authentique.
-Alors, on se quitte là? comme cela? sans plus?
Il la regardait, embarrassé, avec le sentiment désagréable d'être gauche, désarmé devant la sagesse de cette noble et mystérieuse beauté.
-Au revoir, Antoine...
Se haussant sur la pointe des pieds, elle posa subrepticement ses lèvres sur celles du jeune homme, en un baiser que la rapidité de l'élan ne permit pas à Antoine de retenir pour le mieux savourer, et, se retournant, sans un geste, sans même un regard, elle franchit la porte de l'hôtel pour disparaître dans la foule grouillante des clients agglutinés devant la réception.
Il eut soudain cette impression profonde et triste qu'il ne la reverrait plus et que l'enchantement de cette soirée irait rejoindre la cohorte grandissante des occasions manquées. Encore sous le charme de cette rencontre à Potsdam, il prit le chemin de la gare, le coeur embué d'amertume.
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11.02.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM (Note 88-suite n° 10)
Antoine admira avec quelle opiniâtreté, mais aussi avec quelle finesse, son interlocutrice orientait la conversation.
-Je ne suis pas un exégète de Nietzsche, mais le peu que je connaisse de lui m'incite à répondre "non!", il n'était pas antisémite. J'en veux pour preuve sa discorde avec sa soeur Elisabeth qui avait épousé un antisémite notoire que l'on appelait "le chasseur de juifs". Dans une de ses lettres il lui déclare que c'est pour lui une question d'honneur que de s'opposer sans équivoque à l'antisémitisme, dans sa vie comme dans ses écrits.
-Curieux personnage que ce Nietzsche!
-Personnage fascinant, Esther, qui, comme je te l'ai dit, m'a aidé a discerner en moi, d'une manière originale, cette double influence qui combat dans ma personnalité et me fait agir selon que l'une ou l'autre prend le dessus. Je dis originale, car le christianisme m'avait déjà appris que l'homme, soumis à la loi du péché depuis la rébellion adamique, doit sans cesse mener un combat entre deux influences puissantes.
-Tu m'intrigues...
-Je m'explique. Dans son premier grand ouvrage, "La Naissance de la Tragédie", Nietzsche démonte le mécanisme de l'art grec, en identifiant les symboles de la mythologie qui en sont les moteurs. Selon lui, la tragédie de la vie y est décrite comme le résultat de l'antagonisme de deux pulsions, de deux instincts majeurs, l'apollinien et le dionysien. Apollon est le symbole de l'équilibre, de l'harmonie, de la beauté plastique, de la froide raison. Dionysos, quant à lui, est le symbole de la musique, de l'ivresse, de la sensualité, de l'exubérance, des émotions.
-C'est intéressant.
-C'est passionnant, et crois bien que t'expliquer cela en quelques mot est réducteur pour la démonstration flamboyante qu'en fait le philosophe dans son ouvrage.
-Tu veux donc me faire comprendre que cette dualité se trouve en ton for intérieur?
-Exactement, ces deux instincts combattent au plus profond de moi. L'apollinien, je l'ai hérité de mon père, normand ou "homme du Nord", équilibré, raisonnable par nature. Le dionysien, j'ai dû le recevoir de ma mère, sud américaine, d'essence latine et même orientale par la judaïté de ses ancêtres. Mes parents, en lutte perpétuelle en sont d'ailleurs arrivés à divorcer après vingt ans de mariage, première tragédie de ma vie. Ma personnalité est tissée de ces deux fibres, l'apollinienne et la dionysiaque. J'aime la rationalité, l'équilibre, l'harmonie, mais la folie l'emporte souvent dans ma vie. Lorsqu'il s'agit de décisions importantes, ce qui est rare, heureusement, cela devient une tragédie quand le dionysien prend le dessus. Ce n'est qu'une illustration du drame humain dont la plus belle explication se trouve dans la Bible, mais cela nous entraînerait trop loin. Laisse moi simplement te citer ce qu'en a écrit un apôtre du Christ, Paul, dans sa lettre aux Romains: " Car je sais qu'en moi, c'est à dire dans ma chair, il n'habite rien de bon... Car le bien que je veux, je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, c'est ce que je pratique. Je prends plaisir à la loi de Dieu selon l'homme que je suis intérieurement, mais je vois dans mes membres une autre loi qui fait la guerre contre la loi de mon intelligence..."
-Eh bien, si je m'attendais, ce soir, à parler, avec un beau jeune homme, de choses aussi profondes...
Ce compliment qu'elle n'avait pu réfréner, fit bouillir subitement l'esprit dionysien d'Antoine
-Rassure toi, je suis beaucoup plus drôle, Esther, quand je me laisse dominer par le dionysien... C'est d'ailleurs lui qui m'a incité à t'accoster aujourd'hui...
Esther esquissa un charmant petit sourire.
-Et moi, par mes questions, je t'ai ramené vers l'apollinien...Nous voici arrivés à mon hôtel.
-Je n'ai pas envie de te quitter comme cela, ce soir, Esther...
( à suivre)
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27.01.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM (Note 88-suite n° 9)
A peine étaient-ils sortis du restaurant, que le double bip, si caractéristique de l'arrivée d'un message sur un portable, résonna dans la poche d'Antoine.
-Excuse moi, Françoise!
Il lut son message, esquissant une moue de désagrément:
-Ça y est, le travail me rattrape. Mon chef me demande d'être à la rédaction demain, le plus tôt possible, pour une mission au Pakistan... Je prendrai le premier avion pour Paris, demain matin.
-C'est cela le métier de grand-reporter...
-Oui, et c'est cela qui me passionne, mais qui, maintenant, me désole; j'aurais tellement aimé écouter tes conférences et faire plus ample connaissance avec toi... L'idée de te quitter si vite ne me plaît pas du tout, Françoise...
-C'est peut-être mieux comme cela...
Antoine accueillit cette remarque, très féminine, avec une pointe de déception. Il réalisa que, dans son inconscient, il avait déjà commencé à élaborer une projet de relation avec cette jeune femme vers laquelle il se sentait très attiré, non seulement par sa beauté racée, mais aussi par sa personnalité franche qu'il percevait foisonnante de richesses. Pour que Serge se fasse remplacer par elle, à Berlin, ce devait être quelqu'un d'exceptionnel... D'un autre coté, l'aventure douloureuse qu'il avait vécue, quelques années auparavant, avec Alice, son premier grand amour, l'avait rendu prudent, méfiant même, non seulement vis à vis de l'autre sexe, mais également vis à vis de son coeur d'amadou. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il avait demandé au journal de lui faire parcourir le monde, pour s'enivrer dans le tourbillon du travail et oublier ce premier grand chagrin; il ne se permettait que des aventures éphémères, au gré des circonstances. Elle a raison, pensa-t-il, c'est peut-être mieux comme cela.
Ils se mirent en route.
Il n'osa pas lui reprendre la main.
-Je voudrais te revoir, à Paris, Françoise...
Elle esquiva l'invitation et enchaîna:
-Vas tu me laisser sur ma faim quant à tes rapports avec Nietzsche?
Le fracas du tramway qui les dépassait lui donna le temps de reprendre ses esprits.
-Nietzsche?... ah oui!... ce message m'a désarçonné... Et mon roman que je ne pourrai pas continuer, faute de faire les enquêtes nécessaires dans l'ancienne zone de Berlin-Est... Enfin, j'ai pu visiter le musée consacré au Mur, à Check Point Charlie... J'ai aussi collecté beaucoup de documents et de photos... Je vais devoir annuler mes rendez-vous, obtenus à grand peine avec certains de ces passagers clandestins qui ont défrayé la chronique en risquant leur vie, poussés par leur soif intense de liberté...
-Ah! C'est donc là le sujet de ton roman?
-Oui, c'est l'histoire d'une famille juive de Berlin-Est qui a décidé de retrouver un grand-père, de retour des Etats-Unis, en Allemagne de l'Ouest... avec d'innombrables péripéties, parfois rocambolesques, mais toutes basées sur des faits vécus par ces personnes que j'allais rencontrer. J'ai eu beaucoup de peine à obtenir ces entretiens; les juifs ne sont pas volontiers diserts sur ces évènements encore récents...
-Tu t'intéresse donc aux juifs?
Antoine hésita quelques seconde, avant de répondre:
-Oui, la moitié de ma famille, en Equateur, est d'origine juive.
-Antoine...je t'ai trompé... mon prénom n'est pas Françoise... Je m'appelle Esther, Esther Zimmermann.
-Esther... J'adore ce prénom, celui de la jolie reine juive de Perse dont le nom hébreu était Hadassa, ce qui signifie myrte... Cela te va très bien, Esther, car le myrte était le symbole de Vénus... Mais pourquoi cette dissimulation de ta véritable identité? As-tu voulu imiter la reine Esther?... ou serais-tu de ceux qui renient leur judaïté?
-Renier ma judaïté? Non! Jamais de la vie! Je l'ai cachée, pour la première fois, avec toi... J'ignore pourquoi...Cela m'intrigue... En réalité, je crains peut-être de considérer la raison qui s'impose à mon esprit... N'en parlons plus, je t'en prie... Selon toi, Nietzsche était-il antisémite? Je suis certaine que ta réponse ne manquera pas de me surprendre...
(à suivre)
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19.01.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM -Note 88 (suite n° 8)
-Françoise, je crains de t'ennuyer avec ces considérations un peu trop sérieuses pour une soirée de détente, au clair de lune, au fond de cette belle région romantique à souhait... l'air est tiède et cette nourriture sans prétention est délicieuse... quant à ce "vin de glace", il a envahi mon esprit.. tout nous invite à la légèreté... tu ne trouves pas?
-Tu oublies les moustiques... Mais je t'en prie, tu m'intéresses et je veux t'écouter manier le paradoxe, car tu m'as l'air assez doué pour cela... Comment donc un croyant peut-t-il être en accord, dans le domaine de la foi, avec l'auteur de "l'Antéchrist"? Avec celui qui a déclaré "Dieu est mort"?
La serveuse leur déposa deux tasses de ce café allemand typique, au goût fort agréable mais au jus d'un brun si clair que l'on pourrait y distinguer la silhouette du Bundestag, ondulant au fond de la tasse.
Antoine s'enflamma:
-En effet, je suis d'accord avec Nietzsche, quand il dit que "Dieu est mort"... Il faut se rappeler que le père du philosophe était pasteur; même si ce père est décédé quand son fils avait cinq ans, le jeune Friedrich fut immergé toute sa jeunesse dans un bain luthérien; il fit même des études de théologie à l'Université de Bonn. Le dieu auquel il se réfère est donc le dieu du protestantisme, celui de la chrétienté, le dieu des théologiens, issu, après des siècles d'apostasie, du christianisme primitif, mais qui n'a plus rien à voir avec le Dieu d'Abraham , de Moîse et du Christ. C'est ce dieu là qui est mort, et non celui auquel je crois, le Dieu authentique de la Bible, qui, pour moi, est toujours vivant.
-C'est une manière ingénieuse de voir les choses..., mais ce n'est peut-être pas celle de Nietzsche...
-Si tu lis ce que Nietzsche en a écrit, dans "Le Gai Savoir", tu verras que c'est aussi sa manière de voir les choses. Juste après avoir fait sa célèbre déclaration, il s'explique en affirmant - je cite de mémoire- que "la croyance au dieu chrétien a perdu toute crédibilité". Il ajoute que cela "commence à répandre sa première ombre sur l'Europe"... Ce qu'il avait discerné au dix-neuvième siècle est devenu évident à notre époque; la décroissance de la pratique religieuse en occident, cette pratique qui se réduit, pour les rares fidèles qui y sont encore attachés, à un ensemble de traditions vidées de leur substance, plus folkloriques que spirituelles, en est la démonstration indiscutable... Ce dieu là, sans nom, tricéphale, distant, avec sa collection de mystères impénétrables, indifférent aux malheurs du monde, cruel même avec ses tourments éternels, ce dieu là auquel je ne crois pas et auquel Nietzsche se réfère, n'a plus aucune influence déterminante sur notre civilisation; il est à l'agonie, au point qu'il est potentiellement mort. C'est le dieu de ce christianisme apostat que Nietzsche vomissait, qui me répugne tout autant et que, d'ailleurs, je combats dans mes écrits comme dans mes conférences.
-Ouah! Comme tu est enragé...
-Je déteste l'imposture religieuse qui est cause de bien des problèmes de notre pauvre humanité. Tu comprends pourquoi je m'entends si bien avec ce philosophe?... Oh!... je m'aperçois que le temps a passé très vite. Je vais régler l'addition et, si tu veux bien, nous continuerons la discussion sur le chemin de la gare, puisque ton hôtel est dans ce quartier... J'ai encore beaucoup de choses à te dire sur Nietzsche. Rassure toi, je ne veux pas devenir rasoir et je me bornerai à t'expliquer en quoi il m'a aidé à me connaître mieux.
(à suivre)
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05.01.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM-Note 88 (Suite n° 7)
-Alors tu es un inconditionnel de Wagner?
-Loin s'en faut... Je suis plutôt un drogué qui, comme Nietzsche, s'est affranchi de l'emprise de sa drogue. Cependant, dès que je suis de nouveau en contact avec cette musique, le prélude de Lohengrin ou de Parsifal, par exemple, ou n'importe quel thème de la Tétralogie, je retombe sous le charme et dans la dépendance, comme si j'avais bu le philtre de Tristan. Comme Nietzsche le fit, je lutte contre Wagner; lui, il me semble avoir gagné la bataille... mais, en ce qui me concerne, l'Enchanteur finit toujours par avoir raison de moi.
-Pourquoi un tel combat? Si je peux comprendre Nietzsche qui fut un ami intime du couple Wagner et qui exposa clairement les raisons de son rejet, et je suppose qu'il en eut d'autres, moins avouables à ce qu'il me semble, en ce qui te concerne, Antoine, quel est ton problème avec ce compositeur?
-Je vais essayer de m'en expliquer avec concision et clarté. Je ne me place pas, comme Nietzsche, au niveau de l'esthétique et je n'adhère pas à sa conclusion que la musique de Wagner est l'apogée de la décadence de l'art. J'ai, avec Wagner, deux problèmes: le personnage et le despotisme de sa musique. Il y a d'abord sa personnalité qui me rebute. Je n'admets pas sa conduite avec son hôte suisse, Otto Wiesendonck, dont il séduisit l'épouse, la jeune et jolie Mathilde, ni sa conduite avec son ami et promoteur enthousiaste de ses oeuvres, le grand chef d'orchestre Hans von Bülow , dont il prit la femme, Cosima Liszt, pour la faire sienne; je n'admets pas non plus la manière dont il profita des faiblesses de son admirateur passionné, Louis II de Bavière, pour lui soutirer un maximum d'argent; est-il tout à fait exempt de responsabilité dans la déchéance démentielle du jeune roi, ce qui le conduisit à son dramatique suicide? Cette conviction qu'il avait de son génie l'amena à piétiner bien des gens et à sacrifier bien des principes sur l'autel de son art; nous en sommes bénéficiaires, mais cela me gène.
-évidemment, vu sous cet angle, je ne peux pas te donner tort. Quant au despotisme de sa musique, que veux-tu dire par cette expression?
-Je n'en veut pas à Wagner d'avoir été un génie, et quel génie!... Mais sa musique exerce un tel charme sur moi, au sens magique du terme, qu'elle m'envahit et s'empare de mon esprit; elle finit par m'empêcher de jouir des autres compositeurs. N'as-tu pas remarqué qu'après avoir écouté du Wagner tu ne peux plus en écouter d'autres comme Mozart, Beethoven, Chopin, et même ses épigones, Bruckner, Mahler ou Richard Strauss? La musique de Wagner exalte mon esprit, celle de Beethoven parle à mon coeur. J'entre toujours en guerre lorsque l'esprit tend à étouffer le coeur.
-Je n'ai jamais remarqué cela, mais je vais tenter l'expérience, bien que je ne pense pas être aussi sensible que toi à la musique. Peut-être ai-je le syndrome du professionnel.
-Le syndrome du professionnel?
-Oui, je crois que lorsque l'on devient spécialiste en quoique que ce soit, on perd l'innocence de l'amateur, ce qui nous empêche d'en jouir par instinct et par goût; nous sommes freinés par toutes sortes de considérations techniques et par la saturation qui rompt le plaisir.
-c'est possible, mais je connais des cuisiniers de métier qui adorent déguster leur cuisine et des jardiniers professionnels qui aiment toujours s'arrêter pour admirer et humer les fleurs qu'ils cultivent...
-peut-être, mais je n'en reste pas moins convaincue qu'il leurs
manque l'innocence primitive et le charme du mystère dont la connaissance nous prive...
-ce que tu me dit là me fait penser à la théorie de Nietzsche sur les aspect dionysiaque et apollinien de l'art et de la vie. Je te l'accorde, il manque aux spécialistes l'instinct dionysiaque pour en jouir pleinement... Lorsque la raison s'en mêle, nous sommes piégés pour ce qui est du plaisir et de la jouissance... J'aime déguster une mandarine, non parce qu'elle contient des vitamines, mais tout simplement parce que j'aime ça... et je t'assure que lorsque je mords sa chair juteuse, il m'indiffère qu'elle contienne des vitamines...
-tu as certainement raison, Antoine, mais tu me parles toujours de Nietzsche... C'est bien la première fois qu'un homme qui se réclame de la croyance en Dieu fait référence au philosophe de "la mort de Dieu"...
-Cela te semble paradoxal? Je te comprends. Cependant, sache que j'admire Nietzsche et que je suis en plein accord avec lui sur bien des points tels que la théorie de la mort de Dieu, et crois bien que cela n'est pas du tout incompatible avec ma foi... Françoise, avant que je m'en explique, choisissons un dessert...
-Non, merci, je prendrais plutôt un café, j'en ai besoin pour t'écouter m'éclairer sur tes rapports avec Nietzsche.
-Fraulein, zwei kaffee, bitte!
(à suivre)
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02.01.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM-Note 88 (Suiten° 6)
-Il s'agit de trois exposés traitant de l'influence de Franz Liszt sur Richard Wagner, dans le domaine de l'harmonie, s'entend. Ce sont des considérations très techniques destinées à un publique averti.
-Je suis convaincu que sans Liszt, la musique de Wagner n'aurait pas atteint les sommets que nous lui connaissons. Je ne sais plus qui a dit que Liszt était un javelot planté dans l'avenir; il est temps d'oublier le virtuose au profit du compositeur encore bien méconnu. Wagner, lui, ne s'y est pas trompé et il en a fait ses choux gras.
-C'est tout à fait exact, Antoine! Tu sembles familier avec cette question...
-oh que oui! Mon professeur de musique, un spécialiste reconnu de ces deux compositeurs, m'a beaucoup parlé de cette influence, pour ne pas dire du pillage auquel Wagner s'est livré dans les trouvailles et les richesses harmoniques de son ami Liszt. C'est d'ailleurs lui qui m'a initié à la musique de Wagner, ou pour être plus exact, qui m'a inoculé le virus de ce qui est devenu une véritable passion. Il a beaucoup écrit sur ces sujets et ses ouvrages font autorité dans le monde entier.
-Mon professeur de musicologie aussi; à vrai dire, je suis venue à Berlin pour le remplacer, car il commence à sentir la fatigue de ses quatre vingts ans. J'ai beaucoup d'admiration pour cet homme érudit et, à la Sorbonne, comme au Conservatoire, il est apprécié et respecté par tous.
-A la Sorbonne? Au Conservatoire? Quatre vingts ans? Ne me dis pas que ton professeur est Serge Gutemberg?
-Si, c'est lui... tu le connais?
-Bien sûr! C'est de lui dont je t'ai parlé il y a un instant...Serge est plus qu'un professeur pour moi, il est devenu un de mes amis les plus chers. Quelle coïncidence! Parler ici, dans ce coin reculé de Prusse, avec une jeune femme qui, il y a quelques heures, m'était parfaitement inconnue, de Serge Gutemberg, mon ami, avec lequel elle collabore... La vie nous réserve de ces surprises...
(à suivre)
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01.01.2008
UNE RENCONTRE A POTSDAM-Note 88 (Suiten° 5)
Antoine fur surpris par le ton péremptoire de sa réponse.
Première dissonance, pensa-t-il. Qu'à cela ne tienne, en musique la dissonance fait partie de l'harmonie; d'ailleurs, la théorie musicale n'enseigne-t-elle pas que la dissonance crée une tension qui rend nécessaire la résolution d'un accord? Tiens, voila une idée intéressante qu'il me faudra creuser et développer. En attendant je dois lui répondre, en évitant cette tension, car dans ce genre de propos il est très difficile d'arriver rapidement à un accord.
-Non, Françoise, bien au contraire! Je suis croyant, foncièrement croyant, pour parler comme toi. Mais je ne désire pas, ce soir, t'embarquer dans ce genre de galère; ce sujet nous entraînerait trop loin et j'ai un train à prendre pour retourner à Berlin. Nous en reparlerons une autre fois, si tu veux. De toute façon, la question de la croyance s'invite, tôt ou tard, dans les rapports humains; qu'on le veuille ou non, elle finit par s'imposer telle une intruse... Je suppose que tu rentres aussi par le train?
-Non, j'ai retenu une chambre ici, car je ne voulais pas faire le trajet seule la nuit... Alors, tu es écrivain, selon ce que j'ai cru comprendre?
-Pas exactement, je suis un journaliste qui se mêle d'écrire des nouvelles et des romans.
Le regard interrogatif de la jeune femme l'incita à poursuivre.
-J'en suis à mon deuxième roman. Un éditeur de mes amis a insisté pour publier mon premier livre qui a eu un petit succès, et maintenant il m'en réclame un second que j'essaye de terminer tant bien que mal, car mon travail et mes voyages me pompent temps et énergie.
-Pourquoi ne choisis-tu par de te consacrer totalement à l'écriture? d'en faire ta carrière?
-Parce que j'aime mon métier de journaliste, que je m'y sens bien et que je désire le poursuivre. Si j'écris, ce que je fais depuis ma prime jeunesse, c'est uniquement pour me faire plaisir et non pour entrer dans la carrière littéraire. Écrire est un besoin inhérent à ma personne. Ce n'est pas une vocation et je n'ai aucune prétention. D'ailleurs le produit de la vente de mon premier livre, " Mon ciel est chargé de frimas", ne me laisse pas entrevoir de gains suffisants pour subsister.
-Alors, pourquoi te faire publier?
-Tu connais la phrase de Schiller "les dieux eux-mêmes résistent vainement contre la bêtise". Moi qui ne suis pas un dieu, je n'ai pas pu résister à l'appel de la vanité. Quand je reçus les premiers courriers de détracteurs se sentant obligés, à tort ou à raison, de censurer ma prose, je l'ai vite ravalée cette vanité. Ils m'ont au moins aidé à acquérir le détachement nécessaire à toute création indépendante. A la limite, même si je ne publiais pas et que je n'avais aucun lecteur, cela ne me dérangerais pas, car l'essentiel me resterait, le plaisir d'écrire.
-Tu dis cependant que ton livre a eu quelques succès.
-Oui, de nombreux lecteurs mon envoyé de gentilles lettres auxquelles j'ai été très sensible. Devant leurs témoignages d'appréciation, je me suis dit que si je peux communiquer quelques idées dont certains se sentent enrichis, alors cela vaut la peine d'être publié, et sois sûre que je ne boude pas mon plaisir. Quant aux critiques littéraires, ceux qui se prennent pour Sainte Beuve ou Bernard Pivot, je n'ai cure de leur avis, car je ne ressens pas le besoin de prouver quoique ce soit...Mais assez parlé de moi. Tu m'as dit que tu es venue à Berlin pour faire une série de conférences...
-Oui, c'est exact.
-Mais encore?...
(à suivre)
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25.12.2007
UNE RENCONTRE A POTSDAM-Note 88 (Suite n° 4)
Antoine s'appropria aussitôt cette main qu'il ne lâcha plus jusqu'à ce que les deux jeunes gens se fussent assis à une terrasse de la Luisenplatz, bien décidés à fêter leur rencontre par un bon repas au clair de lune.
Ils avaient cheminé, jusque là, respectueux du silence de la nuit , à l'écoute de ces vibrations intimes qui naissent dans le secret des coeurs, avec la troublante intuition que leur vie glisse vers des profondeurs inconnues, à peine entrevues.
Une fois à table, ils parlèrent, parlèrent, comme libérés, enivrés par la musique dont les effluves les enveloppaient encore, par l'Eiswein, aussi, ce bon vin blanc de glace, légèrement acide, et par cet étrange sentiment diffus de joie et d'espérances que procure la rencontre d'un être avec lequel on se sent en accord parfait.
Ce fut Françoise qui, la première, usa tout naturellement du tutoiement.
-Ton attitude à l'église m'a surprise, Antoine... est-ce que je me trompe si j'en déduis que tu ne crois pas en Dieu? ou, peut-être, es-tu agnostique? ou tout simplement indifférent? non concerné par la religion?
-Pourquoi ces questions? t'ai-je choquée? es-tu croyante? aurais-je, en déplaçant les chaises, heurté les convenances de ta foi?
Françoise ne répondit pas; elle était occupée à chasser des escadrilles de moustiques qui, attirés par la lumière des lampes suspendues aux branches des tilleuls, descendaient en piqué sur la peau blanche et délicate de la jeune femme.
-Veux-tu que nous changions de table, Françoise?
-Non, c'est inutile, cette "luftwaffe" est partout...
Elle se protégea tant bien que mal d'un châle de soirée en dentelle noire, ce qui la rendit encore plus belle et séduisante aux yeux de son compagnon qui ne put se refréner de le lui faire remarquer:
-Que tu es jolie, Françoise!... Mais tu n'as pas répondu à ma question. Es-tu croyante et t'ai-je importunée par ma conduite?
-Non, je te rassure, je suis athée, foncièrement athée, formée depuis mon enfance par un père franc-maçon, et je reste absolument indéformable, ça, tu peux en être sûr. Toi aussi, je suppose?
(à suivre)
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18.11.2007
UNE RENCONTRE A POTSDAM-Note 88 (Suite n° 3)
La Friedenskirche se trouve au bas du magnifique parc de Sans-Souci, succession de terrasses et de petits jardins plus ou moins secrets qui descendent en pente douce depuis le château qui lui a donné son nom jusqu'aux abords de la ville. Jolie basilique imitée de celles des premiers temps du christianisme, plus spécialement de Saint Clément de Rome, elle se reflète dans l'eau calme et paisible d'un petit étang, serti dans un écrin de verdure.
Avant de s'installer dans l'édifice, Antoine entraîna Françoise dans une courte promenade bucolique autour de la pièce d'eau, où ils purent admirer la colonnade et le dôme du Mausolée abritant les gisants de quelques empereurs prussiens, dont Frédéric III, au coté de son épouse.
Il se sentait bien avec cette jeune femme attentive aux beautés de la nature et respectueuse du silence de ce site paisible. Peu de paroles, et déjà une certaine connivence.
Avant de s'installer au centre de la nef, Antoine, en dépit des protestations outrées de sa compagne, prit deux chaises qu'il retourna vers le fond de l'église où trônait, sur une galerie au dessus du porche, le magnifique buffet des grandes-orgues.
-Antoine, que vont penser les gens? Il est mal vu, chez les germains, de se singulariser de la sorte...
-Si quelqu'un doit s'en émouvoir c'est le dieu qui est censé se trouver ici, derrière nous, mais je le crois au dessus de ces considérations d'étiquette; il comprendra que nous sommes ici pour écouter et applaudir un organiste de renom. Quand à l'assistance, je suis certain qu'elle va nous imiter... a-t-on déjà vu un auditoire tourner le dos, avec irrespect, aux artistes qui se produisent pour son plaisir?
En effet, il fallut peu de temps avant qu'un brouhaha de chaises, traînées sur le dallage sonore de l'église, donne raison au jeune homme ravi d'être le meneur de cette fronde iconoclaste. Curieux spectacle que celui de cette foule assise tête bêche, certains, en effet, s'obstinant à regarder en direction de l'invisible Tout-Puissant.
L'artiste, un russe, Alexander Fiseisky, débuta le programme par le "Prélude et Fugue en mi bémol majeur" de Bach. Antoine aurait préféré sentir vibrer les voûtes de la basilique sous les flots sonores de la Grande Toccata et Fugue en ré mineur, mais il ne fut pas déçu lorsque l'organiste, achevant le concert par la cinquième symphonie de Widor, se déchaîna avec fougue et impétuosité dans la célèbre Toccata, point final de l'oeuvre, cette cathédrale sonore, cette avalanche majestueuse d'harmonies, ce déferlement tempétueux de notes scintillantes, dont on se demande comment cela a pu jaillir de l'esprit d'un homme.
Et, lorsqu'après le passage médian, pianissimo, tout en sourdine, l'interprète plaqua, avec puissance, les accords fortissimo, et, pressant de ses pieds les pédales des basses, reprit, en apothéose, le thème central de la toccata dans des sons si graves qu'ils semblaient issir des entrailles de la terre, Antoine, ébloui, s'imagina voir s'ouvrir lentement, au dessus de lui, les lourds portails des cieux, tandis que Françoise, transportée devant tant de grandiose beauté, lui prit la main qu'elle pressa fortement, comme pour lui transmettre l'intensité de son émotion.
(à suivre)
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