05.05.2007

UNE SOIREE A NEUILLY-Note 83 (suite et fin)

Avec lenteur et précision, il aborda les premières mesures de la sonate en ut dièse mineure, la célèbre sonate dite « Au Clair de Lune ».

Sous le charme du premier mouvement, rêverie empreinte de mélancolie, Antoine se mit à penser aux amours insatisfaites du compositeur, torturé par des passions inaccessibles, en particulier pour  la jeune Comtesse Giulietta Guicciardi à qui la sonate avait été dédiée.

Le second mouvement, tel une apparition de l’aube, à l’issue d’une nuit lunaire, le ravit comme une bouffée de fraîcheur et d’espoir.

Mais, lorsque le pianiste attaqua le troisième mouvement, le Presto, Antoine fut médusé, fasciné, comme envoûté par l’impétuosité du jeu, ce « Sturm und Drang » musical à son apogée. Il crut voir Beethoven en personne, déchaîné, affrontant les éléments adverses de sa vie tourmentée, avec la vigueur d’un combattant défiant l'inexorabilité du sort.

Jean, sur l'île de Patmos, lorsque l’ange lui apparut pour lui transmettre les visions apocalyptiques, ne dut pas être plus bouleversé qu’Antoine découvrant  cette musique qui prenait vie sous les doigts de Kempff.

D’autres sonates s’enchaînèrent, sans interruption, celle  « à Thérèse », puis « l’Aurore », « les Adieux », « la Pathétique », «  l’Apassionata », et le récital s’acheva par la célèbre « opus 111 », cette bête noire de tous les élèves du Conservatoire, œuvre sublime où, dans les dernières mesures, l'artiste, nous ayant tout donné, nous quitte, prenant son envol vers les cieux.

Antoine, lui aussi, voguait vers les cieux et il n'avait nulle envie d'atterrir dans ce milieu neuilléen qui lui semblait aux antipodes de l'univers d'émotion et de beauté pure où Ludwig van Beethoven et son génial interprète l'avaient élevé.

Il n'avait qu'une envie, se retrouver seul pour  prolonger, par la pensée, les secrètes délices qui lui avait fait vibrer le coeur au delà de tout ce qu'il aurait pu imaginer 

  Il prit donc rapidement congé de son son hôtesse, non sans lui avoir exprimé sa vive gratitude. Esquivant les bourgeois et leurs mondanités, il sortit de l'hôtel particulier et se retrouva dans l'avenue du Roi Soleil, comme affranchi de l’espace et du temps, l’esprit dans les nuages. Il décida de rejoindre, à pied, son domicile du boulevard Saint Germain.

Une fois dans sa chambre, il s'assit devant son bureau et jeta, dans son journal, un récit exalté de ce qu’il venait de vivre, décrivant ses émotions, sa passion révélée, en un déferlement littéraire de vagues romantiques.

C’est lors de cette soirée à Neuilly que le jeune homme eut le coup de foudre pour la musique, un amour qui devait l’accompagner toute sa vie .    

23.04.2007

UNE SOIREE A NEUILLY-Note 83 (suite 2)

Le piano à queue, un Pleyel, avait été poussé à une extrémité du grand salon de réception, près des croisées de la façade dont les doubles rideaux de moire grise avaient été tirés. Une quarantaine de chaises étaient disposées en deux quarts de cercle, séparés par une petite allée, prévue dans un axe imaginaire entre la grande porte vitrée du salon et le corps de l’instrument, permettant ainsi un accès aisé à tout ce beau monde.

Antoine s’assit à un bord de l’allée, de manière à bien voir le clavier et les mains de l’artiste.

Le salon s’emplit lentement.

Un brouhaha de futilités, soulignées par les minauderies de ces dames élégantes, avait l’air de gêner profondément ces messieurs dont les sujets de conversation devaient être de la plus haute importance, à en juger par l’air grave et entendu de leurs visages de conspirateurs . Antoine eut vite fait de les juger comme étant une collection de personnages superficiels, abhorrés par son esprit anticonformiste, lui qui aimait à dire à ses copains, avec l’outrance et le manque de respect propres à la jeunesse, « je suis un anticon ».

Subitement le silence se fit. Toutes les têtes se tournèrent vers la porte vitrée du grand salon que Madame Delille franchissait avec dignité, suivie d’un homme d'une soixantaine d'années, grand, élégant dans son complet-veston sombre,  avec un visage au faciès germanique dont la partie inférieure rappelait étrangement les portraits de Beethoven que l'on peut voir dans les musées, des lèvres fines dont les commissures, inclinées légèrement vers le bas, soulignaient un air quelque peu désabusé, et le même menton volontaire que celui du génie d’Heiligenstadt. Kempff était  coiffé d’une chevelure d’un gris-jaunâtre, tirée vers l’arrière, luttant vainement contre une calvitie envahissante qui lui avait dégagé un front large et puissant . Ils s’arrêtèrent près du piano. L’hôtesse adressa quelques mots de bienvenue à l’assistance et poursuivit en se tournant vers son hôte :

-J’ai le grand honneur d’accueillir, ce soir, un invité de marque, le Maître Wilhelm Kempff. Il est inutile que je vous le présente, car l’auditoire de qualité qui se trouve ici réuni pour cette circonstance, est familiarisé, je n’en doute pas, avec les interprétations magistrales de ce grand artiste à qui je cède maintenant le clavier.

-Tu parles, pensa Antoine, quelque peu énervé par ces mondanités hypocrites, cette assemblée brille par son béotisme autant que par ses bijoux.

Le Maître, indifférent à ces bouffées d’encens, déjà concentré sur la musique, régla la hauteur de la banquette, sa distance à l’instrument, et, une fois installé, campé bien droit sur le siège, sortit d'une de ses manches un mouchoir de batiste ouvragé et en essuya le clavier. Ensuite, les mains détendues sur les genoux, il s’inclina comme pour se recueillir tandis qu’un silence religieux s’était emparé de l’assistance impressionnée.

 

  (à suivre)

03.04.2007

UNE SOIREE A NEUILLY-Note 83 (suite 1)

Au jour dit, Antoine, soucieux d’être ponctuel, fut en avance d’un quart d’heure, avenue du Roi Soleil, ce qui lui permit d’admirer les riches bâtisses de ce quartier huppé.

L’astre royal déclinant plaquait son or sur les façades opulentes des maisons patriciennes de ces princes de la finance et de l’industrie. 

A l’heure fatidique, il gravit, avec l’assurance crispée des grands timides, l’escalier majestueux de l’imposante demeure et poussa le bouton de la sonnette de cuivre, fardée par  les feux dédaigneux du soleil couchant.

Il fut accueilli par un majordome qui l’introduisit dans une petite salle à manger du premier étage où l’attendait madame Delille, avec le sourire bienveillant d’une impératrice douairière. Quelques paroles chaleureuses mirent le jeune homme rapidement à l’aise, mais ce nirvana ne dura pas, car il remarqua, au milieu de la pièce, une petite table, joliment dressée pour seulement… deux personnes.

-Quoi ! je vais manger en tête à tête avec cette dame… mais je n’ai rien à lui dire… de quoi donc allons nous parler ?

Son hôtesse lui désigna une chaise :

-Prends place, Antoine. Comment vont tes parents ?

S’ensuivit une conversation, à bâtons rompus, collection des banalités d’usage en pareilles circonstances, dont le seul but est de se donner le temps de s’évaluer et d’atterrir ensuite sur un terrain d’entente, pour un agréable échange d’idées.

-Tu connais Wilhelm Kempff ?

-Oui, j’ai plusieurs disques de ses interprétations, notamment le si bémol de Brahms que je trouve fabuleux.

-Antoine, bien que j’aime la musique, j’ignore le jargon des musiciens. Qu’entends-tu par le... « si bémol de Brahms » ?

Désarmé par la modestie de la vieille dame, il s’en voulut d’avoir tenté de l’impressionner en utilisant ce raccourci prétentieux pour désigner une œuvre admirable du célèbre compositeur.

-Veuillez m’excuser, Madame Delille. Il s’agit plus simplement du deuxième concerto pour piano et orchestre de Johannes Brahms.

Un maître d’hôtel entra et présenta à l’hôtesse un plat de viande, avec comme accompagnement ce que le jeune homme découvrit être, avec horreur, des endives. Antoine ne supportait pas les endives, leur amertume, leur forme avachie et leur couleur maladives. Il se sentit soudain comme le poisson qui se découvre prisonnier d’une nasse. Comment en sortir ?

Le problème étant insoluble, il se mortifia en avalant, avec la dévotion d’un martyr, ce silice alimentaire, invoquant le dieu de la musique, de prendre en compte le prix qu’il ne rechignait pas à payer pour entrer dans le paradis des mélomanes.

Ce dieu bienveillant, qui est aussi celui des compositeurs en gastronomie, le gratifia d’un dessert succulent, une charlotte aux framboises et son coulis, ce qui lui fit oublier les souffrances infligées par ces endives vomitives, ces chicons, comme les appellent les belges.

Quant à madame Delille, elle fut intarissable, lui narrant avec passion les exploits aéronautiques de son défunt mari, faisant ainsi les frais d’une conversation que notre ami ne se sentait pas à même d'assumer.

La délivrance vint, enfin, quand le majordome  annonça l’arrivée des premiers invités.

(à suivre) 

12.03.2007

UNE SOIREE A NEUILLY-Note 83

Madame Delille était une femme d’âge, nimbée de la dignité qui sied aux notables de la haute bourgeoisie parisienne. Son visage, aux traits fins et réguliers, couronné d’une chevelure de boucles neigeuses, imposait le respect. Veuve d’un des pionniers de l’aviation, compagnon de Mermoz, devenu riche chevalier de l’industrie aéronautique, elle habitait un somptueux hôtel particulier de Neuilly.

 

Elle aimait à fréquenter les salons de la famille de Fourmanoy, boulevard Saint-Germain, où elle était accueillie avec la préséance due à son rang ; elle y jouissait du prestige hérité de feu son mari et en usait avec la simplicité de ceux dont la vie n’est plus à faire et qui n’ont plus rien à démontrer aux parvenus prétentieux de la petite bourgeoisie de récente ascension.

Antoine de Fourmanoy ne la portait pas dans son cœur, la craignant même un peu, depuis le jour où, l'ayant contredite avec l’arrogance de ses quinze ans, madame Delille l’avait remis à sa place, devant ses parents et le cercle d’amis invités ce soir là, avec hauteur et fermeté, par ces paroles brèves et tranchantes  :

-Dis donc, mon petit gars, qui es-tu pour me parler ainsi ? Avec moi tu adoptes un autre ton, s’il te plaît !

 

Aussi, quelques mois plus tard, fut-il surpris et décontenancé de l’entendre lui dire :

-Antoine, la semaine prochaine, j’ai organisé, dans mes salons, un concert au profit des œuvres de ma paroisse, Saint Pierre de Neuilly. J'ai invité Wilhelm Kempff qui donnera un récital, avec au programme des sonates de Beethoven. Je connais ta passion pour la musique, aimerais-tu y assister ?

La réponse fusa avec enthousiasme :

-Wilhelm Kempff ? Oui, bien sûr ! Avec le plus grand plaisir !

 

Pensez-donc, écouter en petit comité, ce grand interprète romantique qu’il admirait entre tous, dans des oeuvres de son cher « vieux sourd de Vienne » comme il aimait à nommer le génial compositeur, approcher ce grand pianiste allemand et peut-être même lui être présenté…quelle aubaine incroyable.

Madame Delille avait donc oublié cette scène navrante qui, telle une écharde, était toujours douloureusement plantée dans la vanité du jeune homme.

 

-Alors, viens chez moi, mardi à six heures, nous dînerons ensemble avant le concert.

 

(à suivre)

 

 

07.06.2006

L'ETERNITE-Note 64

C'était une belle journée de printemps.

Parti de bonne heure de la ville, le vieil homme gravissait péniblement, à travers la forêt de mélèzes, le chemin sombre et rocailleux qu'il avait parcouru des centaines de fois, se disant que si son esprit, entraîné à atteindre les cimes de la pensée, avait conservé toute sa jeunesse, son corps quant à lui se montrait beaucoup moins docile.

Il atteignit enfin le plateau où il avait décidé de passer cette journée ensoleillée à rêver, à lire, et à écrire si l'inspiration daignait l'y rejoindre.

A peine arrivé dans cette clairière familière où il savait que la solitude lui était garantie, il se retourna pour contempler à ses pieds la vallée, avec le Rhône réduit à un mince fil d'argent, les villages petits comme les jeux de construction de son enfance et les habitants, ces fourmis, s'affairant fébrilement dans toutes les directions.

Il détourna vite son regard avant d'attraper la nausée que craignent les cigales devant le spectacle de l'humaine futilité.

Il avait devant lui un immense tapis vert, constellé de myriades de gouttes de rosée scintillant au soleil, où le bleu pâle des gentianes le disputait à celui plus soutenu des frêles soldanelles. La polyphonie des oiseaux se mêlait au chant léger du ruisseau qui coulait à ses pieds et au son cristallin des clarines des troupeaux alentour.

La montagne, encapuchonnée des dernières neiges, imposante, majestueuse, impériale, semblait lui tendre les bras avec bienveillance.

 

Soudain, un éclair de lucidité lui fit éprouver l'angoisse du temps qui coule comme un torrent, et, tombant à genoux dans la mousse, il scruta le silence de l'azur et s'écria:

-Seigneur, je sens que ma barque, poussée par des vents impitoyables, se dirige inexorablement vers le rivage que je ne veux pas atteindre. Jusqu'à présent, je n'ai fait que l'esquisse de ma vie. Tout va trop vite. Calme ces vents impétueux, s'il te plaît, et donne moi le temps nécessaire pour mettre au propre ce qui ne fut, jusqu'à présent, qu'une ébauche.

La clairière résonna subitement du chant de milliards de violons, violoncelles et contrebasses, en contrepoint  de millions de flûtes, hautbois, bassons et trompettes; toutes les harpes de l'univers si mirent à ruisseler de sonorités indicibles, que les parois de la montagne amplifiaient en échos, le tout s'unissant pour former un voix ineffable qui déclara, avec puissance et tendresse:

-Ta prière me touche. De combien de temps as-tu besoin?

-De l'éternité!

-Je t'ai donné l'Amour. Cela doit te suffire, car l'Amour est la source de l'Eternité.

La voix se tut et la symphonie alpestre reprit ses droits.

 

Les caresses de la fraîcheur du soir réveillèrent en douceur le vieil homme.

Désireux de rentrer avant la nuit, il se mit à redescendre de ce nouveau Sinaï vers le monde des fourmis, comme porté par des ailes d'archange.

Cigale émerveillée, il était bien décidé à ne plus rêver sa vie, mais, désormais, à vivre son rêve.