26.11.2009

L'INVINCIBLE ARMADA-Note 165

Les nations de ce monde sont autant de navires aux tonnages variés, qui voguent péniblement sur l’océan tempétueux de l’Histoire.

Cette « Armada » moderne se croit invincible et nous assure qu’un jour, indéfini dans l’avenir, elle finira par arriver à bon port. Les hommes éclairés nous disent qu’il faut croire en l’homme et que c’est un pêché de mettre en doute les capacités insoupçonnées des nautoniers qui tiennent la barre de ces malheureux esquifs.

 

Je suis pénétré d’admiration pour un texte de Paul Valéry à ce sujet, « La Crise de l’Esprit », publié en 1919, dont je livre à votre méditation le début de la première Lettre :

 

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

Ne pensez-vous pas que l’actuel système de chose planétaire se dirige inexorablement vers cet « abîme de l’histoire » ?

Quant à moi, j’attends encore que l’on me donne des raisons indiscutables de mettre ma confiance dans cet « homme » dont l’Ecclésiaste nous a enseigné, il y a des millénaires, qu’il « domine l’homme à son détriment ».

La question que je me pose est simplement la suivante : quand cette « Invincible Armada » des temps modernes va-t-elle disparaître dans « l’abîme de l’histoire » ?

 

18.10.2009

LE CAPITALISME EST-IL MORAL?-Note 153

Suite à la crise financière qui vient d'ébranler la planète, les politiciens de tous horizons ne cessent d'afficher leurs bonnes intentions de réguler le Capitalisme, mieux, de le "moraliser".

Cela fait penser spontanément à un ouvrage au caractère prémonitoire du philosophe français André Comte-Sponville, "Le Capitalisme est-t-il moral?"; ce livre paru il y a quelques années vient d'être réédité tout récemment chez Albin Michel.

La réponse de l'auteur à la question du titre pourrait se résumer de cette manière:

Le Capitalisme n'est ni moral ni immoral, le Capitalisme est amoral.

Le philosophe démontre sa thèse avec brio, d'une manière percutante et lumineuse.

Selon Comte-Sponville, le Capitalisme ne fonctionne pas à la vertu, à la générosité ou au désintéressement, il fonctionne tout au contraire à l'intérêt, à l'égoïsme. C'est la raison pour laquelle il fonctionne si fort, car, par définition, l'égoïsme ne fait jamais défaut. C'est parce que tout un chacun ayant à coeur son intérêt, celui de ses enfants et de sa famille, ce qui n'a rien d'immoral, que le Capitalisme atteint à cette puissance économique qu'on lui connaît.

Ne fonctionnant pas à la vertu, il n'est pas moral.

Étant mû par les intérêts vitaux de l'être humain, ce qui est un droit fondamental, il n'est pas immoral.

Il est donc amoral, le préfixe "a" n'ayant qu'un sens privatif.

La morale est sans pertinence aucune pour décrire ou pour expliquer un processus économique quel qu'il soit. Le Capitalisme est soumis à des règles économiques foncièrement amorales.

 Prenons, par exemple la loi de l'offre et de la demande. Si le blé se raréfie, son prix augmente et il est plus difficile de s'en procurer pour se nourrir et nourrir sa famille. La morale, elle, voudrait que ce prix diminue pour que les populations puissent continuer à subsister. Les règles économiques, qui ne vont ni dans le sens de la morale ni contre la morale, ne sont donc ni morales, ni immorales mais amorales.

Force est de constater que le Capitalisme est incapable de se réguler lui-même d'une façon qui soit socialement et moralement acceptable, et la crise actuelle vient de nous en fournir une démonstration indiscutable. Les régulations en vigueur aboutissent à des résultats qui d'un point de vue humain et moral sont inacceptables. Certains font des fortunes colossales en laissant leur entreprise au bord de la faillite alors que d'autres sont ruinés ou se retrouvent au chômage.  

Il y a bien sûr des règles juridiques et politiques qui contrôlent le Capitalisme, il y a un droit du commerce où la morale va pouvoir intervenir, mais nous devons constater que la morale à elle seule est incapable de réguler le Capitalisme.

Si on avait compté sur la conscience morale des chefs d'entreprise pour améliorer le sort de la classe ouvrière, on serait toujours au XIXème siècle, dans une société à la Zola. Au contraire, on a voté un certain nombre de lois, on a imposé les libertés syndicales, on a institué l'impôt sur le revenu, les congés payés, la sécurité sociale et bien d'autres mesures qui ont permis d''améliorer considérablement le sort de la classe ouvrière; cela ne s'est pas fait en comptant sur la conscience morale des patrons, mais en passant par la politique.

Le Capitalisme étant incapable de se réguler lui-même et la morale étant tout aussi incapable de le réguler, il n'y a donc que la politique et le droit qui peuvent imposer au marché un certain nombre de limites externes, non marchandes et non marchandables.

Dès lors que l'on a compris que seuls les états peuvent imposer des règles au marché, on aboutit au problème majeur actuel sur lequel butent nos politiciens:

Le marché est mondial. La politique, elle, reste à l'échelle nationale, au mieux, continentale comme avec l'Europe en construction. Cela constitue donc un déphasage qui voue la politique à l'impuissance, ce qui est le vrai problème de la mondialisation. L'enjeu, selon Comte-Sponville est d'inventer une politique mondiale qui tende à moraliser le Capitalisme, non en passant par la morale basée sur le désintéressement et la vertu, ce que serait illusoire, mais par la politique.

Le diagnostique est posé et le remède est identifié par le philosophe.

A chacun de juger s'il peut croire que les hommes politiques s'uniront un jour pour réguler le Capitalisme dans un souci de justice sociale et de mieux être pour tous les peuples de la terre; à chacun de tenir compte des leçons de l'Histoire pour éviter de tomber dans la naïveté la plus béate.

04.07.2008

SEGOLENE-Note 111

La France contemporaine n'est pas immunisée contre une pandémie, une gangrène qui ronge de plus en plus la politique mondiale; il s'agit de la médiocrité morale des dirigeants de la planète et de leurs rivaux.

Comme je l'ai écrit précédemment, je ne suis ni de droite, ni de gauche, ni du centre, mais du "dessus", comprenne qui pourra! Étant un observateur indépendant de l'histoire de l'humanité en marche, particulièrement celle de mon pays, et  vu mon apolitisme chronique, j'ai toute liberté pour parler des politiciens de mon époque, quelle que soit la couleur de leur étendard.

Un exemple frappant des ravages de cette maladie est le comportement de la plupart des barons du parti socialiste français, particulièrement celui de sa "grande prêtresse", Ségolène Royal.

Pendant sa campagne électorale, lors des dernières élections présidentielles, les discours de celle qui porte un si joli prénom médiéval, Ségolène, ne comportaient que des invectives, des critiques grinçantes et des flèches au curare contre son seul concurrent, le chevalier Sarkozy. C'est en vain que je cherchai, dans ses propos, une quelconque trace de son programme. Il était inexistant.

Ses attitudes compassionnelles, les bras ouverts pour accueillir le bon peuple, ses déclarations de commisération et de charité ecclésiastiques la faisaient ressembler à une vierge salvatrice tombée du ciel en terre de Lorraine, réellement pucelle en ce qui concerne l'enfantement d'un programme alternatif. 

Ségolène de Domrémy était là pour sauver la France, mais cela n'a pas suffit à la faire élire, saint Nicolas ayant détourné, à son profit, les fameuses voix. La "fille aînée de l'Eglise" lui a donc préféré le petit Satan à talonnettes qui avait, lui, un programme clair et bien structuré et une attitude diaboliquement courtoise vis à vis de la vestale en tailleurs étriqués.

La fessée que lui administra la France  ne lui a pas servi de leçon, pas plus qu'à ses frères ennemis, les chevaliers rouges de son parti, dont la cohorte débandée continue inlassablement à critiquer le roi de France et dont le programme semble toujours baigner dans un placenta hypothétique.

Notre amazone, obsédée par l'infatigable Zorro élyséen, vient de mettre le comble à la mesure en récupérant la libération d'Ingrid Bétancourt, l'utilisant, sans vergogne, pour empoisonner sa dernière flèche, osant ainsi souiller, de sa bave royale, la belle fête du Coeur célébrée par toute la nation française. 

Quel manque de dignité, de noblesse d'esprit, de grandeur d'âme, de magnanimité!

Quelle mesquinerie! quelle petitesse incurable!

"France, mère des arts, des armes et des lois", tu l'as échappé belle en ne l'élisant pas!

J'étais tenté d'écrire: en ne l'élysant pas...

Au fait, connaissez-vous la signification du prénom Ségolène?

Ségolène est l'association de deux mots issus du germanique, "sieg" qui veut dire "victoire" et "lind" signifiant doux, douce; les wagnériens penseront aussitôt à la "Sieglinde"de La Walkyrie , héroïne d'essence divine, fille du dieu Wotan,  dont notre pauvre héroïne hexagonale est l'antipode.

Ségolène signifie donc "douce victoire"...

Pour celle qui n'a toujours pas digéré son "amère défaite", c'est ce qui s'appelle bien mal porter son prénom...

02.02.2007

ECLAIR LUCIDITE-Note 80

Ce matin, je suis entré chez Libris, une des librairies les mieux fournies de Bruxelles, où les livres sont classés, avec méthode, et où le personnel, très professionnel, est composé de vrais libraires, c'est à dire de personnes qualifiées et passionnées, au fait de l'actualité de l'édition.

Parcourant les rayonnages et les présentoirs, je réalisai subitement, l'espace de quelques secondes, la quantité impressionnante de livres imprimés chaque année, témoignant du nombre considérable d'auteurs. J'imaginai tout ces écrivains devant leur table de travail, passant des heures à rédiger leur ouvrage, et je pensai que seulement quelques milliers, parmi ces millions de créateurs, auraient le privilège de trouver un éditeur qui oserait prendre le risque de les publier. Je fus atterré à l'idée que ceux qui passeraient à la postérité pourraient se compter sur les doigts de la main. Cet éclair de lucidité me fit mesurer mon inanité d'écrire, ici, dans ce blog.

Éclair de lucidité, prise de conscience lumineuse de ce qui se révèle être une vérité incontestable.

 Nous connaissons tous, je le suppose, ces lueurs brusques et fugaces, ces instants de clairvoyance intense de ce que nous sommes réellement, de nos faiblesses, de nos lacunes, de nos trahisons, peut-être. Nous comprenons, en un clin d'oeil, les raisons profondes d'évènements que nous vivons, de phénomènes dont le sens nous était jusqu'alors interdit . Le voile du temple, alors, se déchire nous révélant le saint des saints de notre vie secrète. C'est comme une "pomme de Newton" qui nous assomme de sa masse d'évidences.

Beaucoup vous diront que ces éclairs de lucidité arrivent surtout la nuit, pendant les périodes d'insomnie. Le silence et les ténèbres sont propices à envisager nos idées dans leur plus simple appareil. Durant la journée, notre cerveau est encombré par le tourbillon de la vie, par ces multiples sollicitations de toutes sortes, mentales, sonores, lumineuses, humaines, qui l'assaillent, telles un bombardement constant de particules. La nuit, notre esprit est dans sa plus complète nudité. Nous avons même tendance à grossir nos problèmes; la nuit est une loupe qui met en évidence les moindres détails de nos préoccupations.

Les moments de lucidité sont les plus désagréables que je connaisse, mais ils me sont indispensables pour les vérités qu'ils éclairent.

En sortant de cette librairie, je me suis dit que je continuerai d’écrire dans ce blog, pour ces raisons, à mes yeux suffisantes:

-Écrire me procure la jouissance de la création, besoin inhérent à tout être humain, même si cette création n’a de valeur que pour moi.

-Écrire est un moyen de cultiver la lucidité, non plus sous forme d’éclairs aveuglants, mais comme une lumière croissante sur mon chemin.

Quel qu’en soit le prix à payer, la lucidité m’est précieuse, et j’adhère pleinement à cette belle pensée de René Char,

"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil"  

 

11.12.2006

LES LIMITES DE LA CONNAISSANCE-Note 75

Au début de ce vingt et unième siècle, nous baignons dans un océan de connaissances. Je ne parle pas ici de l'information qui nous submerge à chaque instant, venant, grâce à la toile, des quatre vents des cieux, en temps réel et en flux continue. Non, je ne ferais pas cette erreur de confondre l'information avec la connaissance, car je pense comme Einstein qui écrivit:

"La connaissance s'acquiert par l'expérience, tout le reste n'est que de l'information".

L'homme, depuis son apparition sur terre, n'a cessé de se poser des questions et d'accumuler des réponses sur la nature, sur la vie et sur l'univers. Chaque question conduit à une recherche qui débouche, la plupart du temps, sur une découverte qui, si elle est avérée par l'expérience, passée au crible de la méthode dite " scientifique", constitue un brin de connaissance, fétu qui vient s'ajouter à l'immense gerbier du savoir.

Quand je parle de ses limites, loin de moi l'idée de déprécier cette connaissance dont nous bénéficions chaque jour et que je loue quand elle est mise au service de la vie. Malheureusement beaucoup la subissent quand, souvent, elle est mise au service de la mort. Évidemment, ce n'est pas la connaissance qui est en cause, mais plutôt l'usage qu'en font les hommes.

Force est de constater, cependant, que cette connaissance a des limites et qu'il est vain de lui rendre un culte comme le font beaucoup de nos contemporains.

Depuis l'antiquité, aucune connaissance humaine n'a pu répondre à des questions fondamentales, comme celles-ci:

-pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?

-pourquoi la vie?

-d'où vient-elle?

-quel est le but de l'existence?

-quel est le rôle de l'homme dans l'univers? 

Tous les chercheurs, aussi brillants soient-ils, butent contre le plafond de verre qui les empêchent d'atteindre à la connaissance des réponses à ces questions qui sont pourtant fondamentales. Ce plafond de verre constitue ce que j'appelle les limites de la connaissance.

 

04.11.2006

TOUTE FIN EST UN PRELUDE-Note 73

C'est une phrase toute simple et teintée de mélancolie que j'ai lue ce matin, sous la plume de Pierre Loti.

"...toutes les fins sont tristes - même celle de l'exil, à ce qu'il paraît."

Le grand écrivain le savait bien, lui, l'officier de marine, dont la vie ne fut qu'une succession de départs, d'appareillages, après avoir été en poste aux quatre coins du monde et s'y être fixé, parfois pour de longues périodes, avant de reprendre la mer pour une nouvelle mission.

Il écrivit cette phrase, en 1883, après un séjour de cinq mois en Annam, l'actuel Viêt Nam, dans son livre "Propos d'exil".  En le lisant je me suis dit que j'aurais pu donner à ce blog le même nom, tant je me suis senti, toute ma vie, en exil, partout ou je me suis établi.

Toute fin est un départ, et, même si le lieu et les circonstances que l'on quitte nous furent pénibles, ce départ s'accompagne toujours d'un sentiment de tristesse, tant nous finissons par nous habituer à tout, à nous adapter partout et, même, à nous attacher à ce qui fut lourd à porter. 

Je fermai le livre, quelques instants, et m'abandonnai à la rêverie, naviguant sur la mer agité de mes souvenirs, hérissée de ces récifs que furent les fins des différentes étapes de ma vie, moments toujours vécus avec affliction, mais non sans espérance.

Fin de cette période heureuse de mon enfance, au sein du cocon douillet d'un foyer affectueux, après le divorce de mes parents, drame qui fut le prélude à une existence de pérégrinations et d'insécurité.

Fin d'un séjour de trois ans à Ainay-Le-Vieil, village du beau pays berrichon, où l'enfant déraciné trouva la quiétude d'un foyer nourricier, d'une petite école, d'une communauté rurale autarcique et d'une campagne verdoyante et paisible, loin des bruits et de l'agitation de Paris, la grande ville.

Fin de cinq années passées au pensionnat Saint-Pierre de Dreux, à la vie réglée, ordonnée, sans surprises, avec pour seule préoccupation l'intense plaisir d'apprendre, d'où je partis - je m'en souviens comme si ce fut hier - en me disant: "et dire que tous ces gens vont continuer à vivre sans moi".

Fin de ma vie en France, dans le foyer de mon père, homme aimé entre tous, que je quittai pour l'exil, à Bruxelles, avec toute l'inconscience de ma jeunesse, par fidélité à mon idéal, et pour ne plus jamais le revoir.

Fin de la vie de mes proches, brusque et imprévisible, pour certains, ou que je sentais venir, inéluctable, pour d'autres, mais toujours suivie du sentiment déchirant d'un vide irrémédiable.

Toutes ces fins, et bien d'autres, furent tristes, parfois désespérantes.

Cependant, toutes ces fins furent, chacune, le prélude à la naissance d'une vie nouvelle, qui, enfantée dans la douleur, se révéla une aventure extraordinaire, passionnante, avec des moments de bonheur profond.

Oui, toute fin est un prélude, même la fin ultime qui, pour l'homme de foi, est une traversée définitive vers le mouillage éternel, vers cette rive inconnue, à peine imaginée, mais tellement espérée, où la vie sera enfin...sans fin.  

 

03.09.2006

MOI, NOUS, JE-Note 69

Dans un récent interview, fait avec talent par Nathalie Vincent, de "La Capitale", cette charmante journaliste me prête ces paroles:

"Comme je n'aime pas trop me mettre en scène, j'ai abandonné définitivement la première personne du singulier au profit d'un personnage fictif."

Nathalie précise ensuite:

"Ce héros, c'est Antoine, un journaliste à travers lequel notre écrivain se dévoile peu à peu".

Peut-être me suis-je mal exprimé, aussi aimerais-je nuancer cette déclaration.

Je ne suis pas loin de partager, non sans réserves, cette pensée de Pascal:

"Le moi est haïssable."

Il est cependant impossible d'éviter de parler à la première personne du singulier, dans l'exposé de certaines opinions,  comme en témoigne la note que vous êtes en train de lire.

Parler à la première personne du pluriel serait évidemment d'une prétention crasse...

Je ne peut pas tout faire dire à un personnage de fiction, comme Antoine de Fourmanoy, qui évolue dans un contexte particulier, avec des goûts et une culture qui lui sont propres, ce qui circonscrit le champ de ses idées.

Lorsqu'une réflexion, sur un sujet d'actualité, par exemple, sort toute chaude du four de la pensée, attendre de créer une autre fiction, avec un autre personnage en situation de l'exposer, pourrait prendre du temps, et cet individu risquerait de vous livrer du pain rassis.

Quant à Antoine, il est certain que j'y ai mis beaucoup de moi-même, mais il n'est pas complètement moi. Il est inévitable que d'autres aspects de ma personnalité se retrouvent dans d'autres de mes personnages, tels que le Damien de "Monsieur le Comte".

Si le "moi" comme le "nous" peuvent être, souvent, haïssable, il n'en est pas de même du "je", quand la circonstance le rend indispensable et qu'il se pare de pudeur et de modestie.

Voilà pourquoi je ne l'ai pas "définitivement" banni de mes "Propos". 

 

 

 

15.05.2006

LA PUDEUR-Note 61

"Ces vieilles mamelles flétries qui tombent comme des grenades dégoupillées..."

Cette image m'est venue à l'esprit, lors d'une journée passée sur la plage de La Baule, en voyant nombre de femmes, plus très jeunes, étaler au soleil la Bérésina de leurs seins, grognards fatigués de lutter contre les forces de l'âge.

Quel besoin ces femmes ont-elles de s'exhiber de cette manière?

Qu'est devenue la notion de pudeur dont Courteline disait que la vraie consiste à "cacher ce qui n'est pas beau à voir" ?

Ces femmes n'ont-elles plus de personnalité pour se laisser couler ainsi, sans résistance, dans le moule du mauvais goût ambiant?

Voici ce que Paul Guth en pensait et qu'il écrivit dans ses "Lettres à votre fils qui en a ras-le-bol":

"Des imprudentes ont même envoyé paître leur soutien-gorge, en oubliant que les seins aussi obéissent à la pesanteur."

Je me rappelle mes enfants, petits, sur la plage de Lacanau; lorsque ce genre de baigneuses s'attendrissaient devant eux et se penchaient pour leurs dire quelques mots; ils détournaient la tête, gênés du spectacle de ces poitrines déliquescentes.

 

Déjà au XVIIIème siècle, Joseph Joubert donnait cette leçon précieuse:

"A quoi sert la pudeur? Elle sert à paraître plus belle quand on est belle et à paraître moins laide quand on l'est." 

J'admire avec attendrissement ces jeunes filles qui, à l'opposé de leurs aînées, arborent fièrement le joli petit maillot de bain deux-pièces que l'on devine choisi avec soin et avec goût, en vue des vacances.

 De vraies jeunes filles!

Quel plaisir de voir encore, dans cette océan de vulgarité, émerger ces quelques îlots de fraîcheur et de pureté!

Quant à leurs mères ou grand-mères, j'ai fort envie de leurs dire que leurs "grenades dégoupillées" ont perdu la faculté de provoquer cette explosion de désirs délicieux que tout homme ressent devant une jolie poitrine.

Mais je me retiens, par pudeur...

 

 

 

07.05.2006

L'HEURE DE VERITE-Note 60

A toi, Hugues qui aime ce pays.

Jamais je n'apprécie autant les odeurs de la campagne que les soirs d'été, entre chien et loup, sur les routes entre la Levée de la Loire et Seiches sur le Loir, ces petites routes qui traversent la Vallée. 

A cette heure mystérieuse, où la lutte entre la chaleur du jour mourant et la fraîcheur de la nuit naissante est encore incertaine, la terre dégage des odeurs de foins coupés.

La paille du blé moissonné embaume l'air d'une senteur de froment, et l'on hume déjà, frais sorti du four, le bon pain à venir.

Au fil de la promenade, selon les cultures, les haies, les potagers ou les petits jardins de ces vieilles maisons angevines, avec leur escalier d'ardoise à flanc de pignon, il y a profusion de parfums: la framboise, les aulx, le tilleul et le cassis surtout.

Et puis il y a la musique, les chants des grillons accompagnés du choeur des grenouilles et des crapauds, cachés parmi les roseaux des berges de l'Authion.

A cette heure là, où l'esprit enivré vacille entre rêve et réalité,  comment ne pas évoquer ces vers de Baudelaire, dans Harmonie du soir:

"Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;

Valse mélancolique et langoureux vertige!"

C'est l'heure où l'on se sent très près de cette terre nourricière, en intime communion nuptiale avec cette glèbe familière, aimée, chair de notre chair.

C'est l'heure précieuse où l'homme se retrouve face à face avec la Vie vraie, dans son plus simple appareil.

C'est l'heure  où, comme l'exprime si bien Sartre, "on peut atteindre au Point Sublime où le Vrai, le Beau, le Bien se confondent".

C'est l'heure propice aux questions fondamentales.

C'est l'heure de Vérité.

 

27.04.2006

LA LUMIERE-Note 58

Le vieux monsieur, le corps légèrement courbé devant le rayon du magasin, comme une parenthèse aux cheveux gris, me dit en s'excusant:

-Je suis désolé, monsieur, pouvez-vous me lire le prix indiqué sur cette étiquette? Vous savez, avec l'âge, la vue baisse...

C'est curieux, moi je trouve qu'avec l'âge ma vue croît.

Je deviens comme le grand-père du portrait que Roquentin, le héros de Sartre dans La Nausée, observe au Musée de Bouville et dont il dit: "...son regard errait au loin. Il voyait toutes ces choses qui sont invisibles aux jeunes gens". 

Avec l'expérience, je discerne chez mes semblables des choses cachées au regard des jeunes gens, mais évidentes à l'esprit de l'homme d'âge que je suis devenu, des réalités que jadis je n'aurais pas remarquées et que je découvre maintenant avec stupéfaction, déception souvent, admiration parfois. Cette perception accrue me permet de lire en autrui comme dans un livre dont les caractères deviennent progressivement plus nets, plus précis.

Derrière un visage, j'imagine toute une vie passée, avec ses joies et ses drames, ses qualités et ses défauts.

Sartre n'a-t-il pas déclaré qu'à partir de trente ans on a la gueule que l'on mérite?

Je suis devenu expert pour déchiffrer, dans toutes ces "gueules" que je croise, le caractère et la personnalité qui en ont fait ce qu'elles sont devenues. 

Ce visages de femme âgée, devant lequel je me serais apitoyé autrefois, me révèle une véritable Tatie Danielle, une peste de soixante quinze ans qui pourrit la vie de ses proches.

Les traits de ce vieillard aux cheveux blancs, qui m'auraient naguère inspiré le respect, me révèlent maintenant un homme acariâtre, autoritaire et borné qui martyrise depuis des décennies sa femme-esclave .

D'autre visages, plus rares, m'apprennent au contraire que leurs  propriétaires sont des personnes riches et généreuses, humbles, bonnes et accueillantes dont le commerce est agréable.

 

La vie du jeune homme commence au crépuscule, dans une pièce dont le seul éclairage est un feu de cheminée; on y distingue quelques objets, mais la majorité du mobilier se trouve dans l'ombre, léchée de temps à autre par la lumière imprévisible de la danse des flammes . Puis, la vie se déroulant, la nuit s'amenuise; ce jeune prend de l'âge et la faible lumière de l'aube commence a entrer par les fenêtres de son esprit, tandis que le feu se meurt doucement. Enfin le jour se lève et après un certain temps, la pièce reçoit un soleil éclatant et tout devient lumineux.

C'est peut-être ce que Victor Hugo avait à l'esprit lorsqu'il écrivit dans "Booz endormi":

"Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière."

Je ne suis pas encore un vieillard, mais je crois posséder un peu de cette lumière.

Moi aussi, comme le vieux monsieur du super-marché, j'ai du mal à lire les petites lettres, mais j'ai le privilège d'user de cette nouvelle acuité visuelle qui est l'apanage de l'âge.

Quant à vous, la prochaine fois que vous regarderez votre visage dans votre miroir, serez vous satisfait de la "gueule" que vous avez méritée?...

 

 

 

 

 

 

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