29.08.2009

RETROUVAILLES-Note 67

 Antoine de Fourmanoy avait, pour lui seul, toute cette soirée de vendredi, prélude à la semaine de congés tant attendue que le journal lui avait enfin accordée; l'actualité était pourtant chargée, en ce mois de juillet où la guerre au Sud-Liban semblait s'installer pour plusieurs semaines sinon plusieurs mois. 

Ses parents, chez qui, célibataire, il logeait encore, étaient partis pour le week-end dans leur maison du Vexin, et le grand appartement du boulevard Saint Germain lui semblait bien vide.

-Que vais-je faire, ce soir?... Il est encore un peu tôt pour aller manger quelque chose ; d’ailleurs avec cette canicule je n’ai pas très faim, un sandwich jambon-beurre, à une terrasse de café, fera bien l’affaire.

A cette époque de l’année, tous ses amis étaient au loin, en villégiature dans les stations balnéaires ou à l’étranger.

Combien de fois avait-il désiré un tel moment de solitude pour enfin se consacrer à ses passions, comme ces hommes qui attendent la période bénie de la retraite afin de pouvoir profiter de la vie, se livrer à toutes sortes d'activités, et qui, le moment venu, sont désemparés et se trouvent déçus de ne plus désirer ce qu’ils croyaient indispensable à leur bonheur.

Il s’assit devant son Pleyel, dans le grand salon, et commença, sans conviction, cette première Ballade de Chopin qu’il travaillait depuis quelques semaines, à ses heures perdues, sans jamais parvenir à en maîtriser les difficultés techniques. Il trébucha dans le premier trait en double croches du « Presto con fuoco » et se rabattit sur le Nocturne en mi bémol qu’il n’acheva pas non plus.

-Je ne suis vraiment pas en doigts, ce soir, il fait trop chaud et la transpiration me fait déraper sur les touches noires.

Antoine était un mélange instable de deux natures antagonistes, l’apollinienne par son père normand et la dionysiaque par sa mère sud-américaine. Ce soir, la nature dionysiaque semblait prendre le dessus.

-Je vais fumer un bon cigare, m’humecter les lèvres dans un bon verre de cognac, tout en écoutant de la musique. J’ai la flemme de choisir un disque. Laissons les autres choisir pour moi.

S'affalant dans un de ces profonds clubs en cuir, disposés en croissant de lune autour de la télévision et de la chaîne haute fidélité, dans le petit salon, il alluma la radio. Son père avait fait installer récemment une parabole et il pouvait s’amuser à zapper sur des centaines de chaînes du monde entier.

Il tomba sur SWR2, une chaîne bavaroise de musique classique, et resta accroché aux sonorités qu’il reconnut immédiatement comme familières.

-Je connais cela, mais qu’est-ce donc ?... Ces crescendo amples et spacieux des cordes qui me procurent toujours le même plaisir trouble…la conversation entre les pupitres des vents et le premier violon…ces montées en puissance de l’orchestre et son effacement subit devant les différents soli…ces mélodies distendues…cette musique qui semble avoir pour elle le temps et l’espace…serait-ce la Symphonie Alpestre de Richard Strauss?…je connais ce morceau mais je ne retrouve pas les thèmes et le programme de cette magnifique symphonie...

Antoine décida d’aller jusqu’au bout du morceau  pour en avoir le cœur net.

L’identification d’une œuvre était toujours pour lui un défi, comme lorsque l’on croise un visage dont on se dit qu’on est certain de le connaître, mais sans pouvoir l’identifier du premier coup , ce qui vous amène à fouiller dans votre mémoire, à vous lancer dans des recherches à n’en plus finir, jusqu’à ce que vous puissiez mettre enfin un nom sur la personne qui le porte.

Certains morceaux lui étaient facilement reconnaissables, comme les grandes œuvres de Beethoven, le prélude de Tristan, une étude de Chopin, un concerto de Vivaldi ou l’air du Commandeur du Don Giovanni de Mozart, mais là, ce visage musical lui était caché par le voile de l’oubli.

Antoine s’absorba dans une analyse subtile des harmonies, de l’orchestration, du style de la composition, mais aussi des lieux, des émotions, des circonstances que sa mémoire, aiguillonnée par la musique, ne manquait pas de recréer dans une sorte de brume tenace. Le feu de cette alchimie ne lui faisait pas perdre pour autant la jouissance du cœur et de l’esprit que lui procurait l’audition de cette œuvre sublime.

-Je commence à douter que ce soit la Symphonie Alpestre…Attendons…Ce dont je suis sûr, c’est que cette musique est bien de Richard Strauss..je reconnais son style…Oh ! que j’aime cette musique !…ces sonorités, ces contrastes, l’usage des vents, cette ampleur, cette altitude…altitude? Symphonie Alpestre donc?…c’est curieux mais je ne la reconnais pas.

Antoine sentait monter en lui cette exaltation puissante que procurent certaines œuvres, exaltation vers la beauté qui transcende la banalité de la vie et nous arrache au vulgaire, exaltation qui nous rend fort et décidé à tout affronter, qui fait que tout ce que nous croyons important et qui souvent nous tourmente, tout ce qui nous englue le quotidien  nous semble subitement petit et futile. Richard Strauss fait partie de ces génies libérateurs.

Et quand la dernière note s’évapore et que le silence s’installe, le charme opère encore quelques instants, pour s’évanouir peu à peu comme se dissipe une brume, lentement, sous le souffle de la brise marine. Alors nous atterrissons parmi nos semblables et nous les regardons, empêtrés dans la poix de leurs vaines préoccupations.

-ah ! c’est fini! essayons de comprendre ce que la présentatrice va dire dans son bel allemand à l’accent bavarois…quoi ? "Tod und Verklärung "?... Mais oui bien sûr!... "Mort et transfiguration"...C’était donc bien Richard Strauss…et dire que j’ai le CD dans ma collection…eh bien voilà une partition qu’il me faut approfondir… un mets à savourer sans tarder...

Bon ! en attendant il est temps de sortir et de trouver une terrasse accueillante et peut être... une jolie touriste à séduire.

Il était inconcevable pour Antoine de s'asseoir à une terrasse de café sans avoir avec lui un livre à lire ou un carnet pour écrire. Terrasse et littérature étaient, dans son esprit, deux éléments absolument indissociables. Ayant grandi sur la Rive Gauche, il se sentait héritier des Apollinaire, Sartre, Aragon, Prévert, Gide, Hemingway et autres célèbres piliers de bistrots qui en avaient fait leurs salons littéraires. Les moments passés aux terrasses des vieux quartiers de Bruxelles, Genève, Rome, Barcelone, Dublin et surtout Paris, sans parler de celles de jolies bourgades de province ou d'humbles villages même, représentaient, pour lui, des instants de qualité et de vrai bonheur dont il ne pouvait se passer et dont le souvenir restait gravé dans sa mémoire. C'est dans cette solitude en société que son inspiration prenait son envol et qu'il écrivait nombre de ses articles ou rédigeait les nombreuses notes devant alimenter ses livres à venir.C'est la raison pour laquelle il entra dans son bureau, avant de quitter l'appartement, pour y choisir l'ouvrage qui lui tiendrait compagnie ce soir là.

C'était une grande pièce carrée, parquetée, avec une porte-fenêtre à balcon donnant sur un petit parc privé, vestige des terrains de l'ancienne Abbaye de St Germain, sur lesquels s'était édifié, au cours des siècles, ce qui forme, aujourd'hui, le Faubourg du même nom. Les trois autres murs étaient entièrement tapissés par des rayonnages montant jusqu'au plafond, garnis de quelques centaines de livres classés par catégories, romans, poésies, histoire, religion, philosophie et autres, qui donnaient une idée de ses domaines de prédilection. Il considérait ses livres comme des amis, triés sur le volet, certains offerts dans sa prime jeunesse, compagnons de toujours, les autres acquis au fil des ans, avec dévotion, tous, au demeurant, de bonne compagnie.Avec lequel allait-il passer cette soirée?

Antoine aimait à choisir un livre comme on choisit un vin ou un alcool, art subtil et raffiné où force considérations se combinent pour éclairer  l'esthète dans son choix délicat: la compagnie, l'ambiance, l'humeur, le désir de déguster en gourmet ou la recherche de l'ivresse, ainsi que d'autres facteurs indéfinissables, insaisissables, ressentis seulement. Il se dirigea devant les rayons réservés aux poètes.

-Alors qui? Aragon?...Baudelaire?... Char?... Du Bellay?...Eluard?...

Il parcourrait les auteurs, classés par ordre alphabétique, et finit par mettre le doigt sur l'élu de la soirée.

-J'ai envie de ta compagnie, ce soir, mon Prince des Poètes, mon cher ami Paul Fort, mais, si tu m'accompagnes, il fait trop chaud pour que tu gardes ta pèlerine, ton foulard rouge et ton large chapeau... Revêts une défroque, légère comme ta poésie, qui siéra mieux à la chaleur de l'été. Il retira du rayon un tome des Ballades Françaises, "La Tristesse de l'Homme". Il avait une grande tendresse pour cette édition originale, dédicacée à Pierre Dauze et dont les deux premières strophes de la ballade "Rêve du premier jour" étaient écrites de la main même du poète, de sa belle écriture dont les lettres semblaient se joindre pour danser une ronde joyeuse autour du monde.

*

Le boulevard Saint-Germain commençait à s'emplir de la foule des promeneurs du soir. La grande ville s'était vidée du petit monde laborieux des banlieusards et, dans son tamis, n'étaient restés que ses habitants intra-muros, vrais parisiens, s'il en est, qui forment le cœur palpitant de la Capitale. 

Une brise légère, rafraîchie par la Seine toute proche, coulait de la rue de Solferino, tempérant quelque peu la touffeur du jour finissant; l'atmosphère devenait délicieuse et invitait à la flânerie. Se mêlant aux passants, il franchit la rue du Bac et se dirigea vers Saint-Germain-des-Prés, se demandant s'il allait choisir le Café de Flore ou Les Deux Magots.

Le choix fut simple, car, ce soir là, toutes les terrasses étaient occupées. Il s'assit donc sur un banc public et attendit qu'une table soit libérée. Ouvrant son livre au hasard, il commença à lire ces quelques vers:

« Que tu sais plaire au cœur en abusant les

yeux, air vaporeux et fin de mon Île-de-France!

Tour à tour allongeant, rapprochant les distances,

de nouveaux horizons tu me rends amoureux. »

-Moi aussi, je suis amoureux de mon Île-de-France et c'est pour cela que j'aime Paul Fort qui l'a merveilleusement bien chantée. C'est aussi pour cela qu'il me plaît de me baigner dans la musique de Debussy, le si bien nommé Claude de France, qui en suggère, avec son talent d'impressionniste et la  magie de sa palette harmonique, les couleurs pastelles et la légèreté de ses paysages reposants.

Bondissant soudain de son siège, il se lança vers une table, au Deux Magots, dont les occupants étaient en train de régler l'addition. Il s'y installa, "ben aise", comme on dit en patois angevin.

A Paris, un soir d'été, assis à une terrasse à regarder le théâtre ambulant des badauds, en  dégustant un jambon-beurre, un verre de rouge et une poésie de Paul Fort, que faut-il de plus pour être heureux?

Se calant bien dans son fauteuil en osier, Antoine retrouva la page du poème et continua sa lecture, prenant bien garde de ne pas souiller son livre, soufflant avec soin sur les quelques miettes qui tombaient de la baguette croustillante.

« Follement amoureux, hier, je le dus être-

villageois à mon gré, je ne suis pas un rustre-

lorsque guettant l'aurore je vis de ma fenêtre,

sous des nues en vélum, surgir Paris Illustre. »

Relevant la tête pour méditer sur cette strophe afin d'en mieux savourer l'arôme, son regard fut attiré par une silhouette qui débouchait de la rue Bonaparte.

-Quelle jeune femme élégante! quelle démarche souple et dansante qui fait voltiger sa jupe plissé-soleil sur des jambes de rêve!... mais... mais c'est Alice!... mais oui, c'est elle!...

Se précipitant d'abord, il maîtrisa son élan et se retrouva, calme et souriant, devant elle.

-Alice!

La jeune femme le regarda de ses yeux si bleus, étonnée, comme gênée.

-Antoine...

-Alice! c'est incroyable... Je suis là, aux Deux Magots, viens t'asseoir quelques instants,.. enfin, si tu en as le temps...

-Heu!... Oui... je rentrais chez moi... pourquoi pas?

Il lui présenta un fauteuil et héla le garçon.

-Que prends-tu? As tu déjà dîné?

-Non mais j'ai ce qu'il faut à la maison. Juste un apéritif. Un pinot des Charentes.

Quelques phrases banales sur leur santé, quelques lieux communs sur le climat exceptionnel de ce mois de juillet,  le réchauffement climatique et l'afflux des touristes chinois servirent à détendre quelque peu l'atmosphère empesée de ces retrouvailles, après ces années de silence, elle, qui, un jour, était soudain disparue de sa vie sans prévenir, sans explications.

-Alice j'ai tellement espéré cet instant, tu ne peux pas savoir. Je n'ai jamais cessé de penser à toi, de m'interroger sur les causes de ce que j'ai pris pour une rupture, de me culpabiliser aussi, sans comprendre... Alice, je suis heureux de te revoir, tout simplement, et  je ne veux pas t'importuner avec des considérations sur le passé, car, pour moi. seul compte le bonheur que j'éprouve en cet instant. Parle-moi de toi, qu'as-tu fais durant toutes ces années?

-Oh! rien de bien original. J'ai réussi mon diplôme d'archiviste paléographe à l'École des Chartes après avoir présenté ma thèse sur les Ordres mendiants dans l'œuvre de Rutebeuf.

-Tu sais, j'ai la fierté d'y avoir participé à cette thèse. Tu m'avais envoyé à Reims, à la Bibliothèque de la Ville, pour y consulter un manuscrit des poèmes de Rutebeuf, avec une série de questions ardues. Je me suis colleté avec le latin et le vieux français du XIIIème siècle. C'est grâce à toi, d'ailleurs, que j'ai réellement découvert et aimé ce grand poète.  A mon retour, tu étais disparue. Je ne t'ai pas trouvée à la Cité Universitaire où ta chambre avait été vidée de tes effets et personne ne savait où tu étais. Je suis allé chez tes parents à Montargis. Ils avaient certainement reçu comme instruction de ne pas dire où tu te trouvais. Je leur ai laissé, à ton intention, le fruit de mes recherches sur Rutebeuf et suis parti, désespéré. Je me souviens même d'avoir modifié le passage de la célèbre complainte du poète que je me récitais avec tristesse, de cette manière:

« Qu'est donc Alice devenue

Que j'avais de si près tenue

Et tant aimée?

Le vent je crois me l'a ôtée,

L'amour est morte:

C'est Alice que le vent emporte,

Et il ventait devant ma porte:

Il l'emporta... »

Elle continua, sans sourciller:

-Mes parents m'ont remis tes notes et tes photocopies qui m'ont été très utiles. Pour compléter et affiner cette thèse, j'ai dû partir en Belgique afin d'y travailler avec Julia Bastin, professeur à l'Université Libre de Bruxelles et spécialiste, mondialement reconnue, de Rutebeuf. C'est à cette occasion que tu m'as perdue de vue, ou, plutôt, que j'en ai profité pour me soustraire à ta vue... Ce ne fut pas facile, crois moi, Antoine. Peut-être en reparlerons-nous une autre fois... il le faudra puisque nous nous sommes retrouvés.

Ces dernières paroles furent douces au cœur d'Antoine qui se dit avec émotion:

-C'est donc qu'elle accepte l'idée de me revoir...une autre fois.

Alice poursuivit avec cette voix légèrement éraillée, mais claire et chantante, qui le charmait tant autrefois et qu'il retrouvait avec délice:

-Après l'obtention de mon diplôme, je suis retournée à Bruxelles où l'on m'avait proposé, suite à l'intervention du professeur Bastin, un travail d'aide-archiviste à la Bibliothèque Royale Albert 1er.

-Et maintenant, tu es en vacances à Paris?

-Pas exactement; je suis venue régler quelques formalités avant de partir, la semaine prochaine, pour Dublin où je viens d'obtenir un poste de libraire-adjointe à la Trinity College Library. Mais je parle sans cesse de moi. Et toi? Oh! je sais que tu travailles au Monde, car je lis régulièrement tes articles; d'ailleurs je ne suis pas d'accord avec ta dernière analyse du conflit au Liban, où tu argumentes en faveur d'Israël.

Elle regarda sa montre avec son naturel désarmant: 

-Excuse-moi, Antoine je dois partir maintenant. On en reparlera.

Elle se leva de l'air décidé qu'il connaissait si bien.

-Alice, quand nous revoyons-nous?

Elle lui inscrivit son numéro de portable, au dos d'un ticket de métro.

-Appelle-moi!

Ils se séparèrent, non sans avoir risqué un timide et chaste baiser, et, de sa démarche élégante mais moins décontractée que dans la rue Bonaparte, elle s'immergea dans la foule indifférente des passants.

Antoine reprit place dans son fauteuil. Il regarda celui d'Alice et ressentit déjà, dans une semi-torpeur, le vide de son absence. Abasourdi, il ne réalisait pas vraiment ce qui venait de lui arriver si rapidement. Comme émergeant d'un rêve, il flottait dans le trouble et dans l'inconfort. Était-il heureux? Il n'en était plus absolument assuré. Il envisageait, comme dans un brouillard, les formes vagues  d'un futur perturbé et, craignant les suites inévitables de ces retrouvailles, il les désirait, cependant, vivement. Homme sûr de lui, jusqu'à présent, il se sentit subitement le jouet d'un fatum incontrôlable. 

A force d'étude, de travail, de voyages, il avait réussi, au fil des ans, à insensibiliser son chagrin; la plaie de son amour blessé, bien que toujours visible, était maintenant cicatrisée, et voilà que, ce soir, cette improbable rencontre lui avait fiché dans le coeur une aiguille d'or effilée qui provoquait ces élancement qu'il avait crus à jamais révolus.

-Voyons! qu'est-ce qu'il m'arrive? J'ai désiré cet événement avec tant de force, il se produit contre toute attente, et voilà que je m'en tourmente... A moi d'en faire une apothéose! Demain je l'appelle!

Il s'en voulut de ce trouble qui ne lui ressemblait pas et, redressant le buste comme pour défier son esprit, il reprit la lecture du poème abandonné; ses yeux tombèrent sur ce vers déjà lu:

"Follement amoureux, hier, je le dus être"...-Oh! que oui! je le fus, follement amoureux d'Alice. Ce fut même le premier, le grand amour que tout homme, j'imagine, rencontre au moins une fois dans sa vie.

Il se revit à Montmartre, avec Edmond,  son copain de faculté, ce soir d'avril où il la rencontra pour la première fois. Ils étaient montés sur la Butte, par la rue Lepic et, atteignant le haut de la rue Tholozé, ils virent deux jeunes filles qui discutaient là, au pieds du Moulin de la Galette, semblant indécises et ne sachant pas trop que faire de leur soirée.

Antoine, le plus hardi des deux, leur proposa d'aller danser à la Crémaillère, Place du Tertre. Alice qui aimait la danse accepta d'emblée l'invitation.

Ils prirent une table, dans les jardins de l'établissement qui avait une piste en plein air. Antoine et Alice s'étourdirent sous le ciel de Paris dont les étoiles tombèrent une à une dans leurs deux coeurs grisés par la musique.

La nuit était douce et propice au romantisme.

Comme elle logeait tout près du Châtelet, il lui proposa de la raccompagner. Ils descendirent la longue rue des Martyrs. Alice, ayant les pieds tout endoloris d'avoir trop dansé, avait quitté ses chaussures qu'elle tenait d'une main, l'autre s'étant naturellement retrouvée dans celle de son cavalier. Ce n'était pas la rue Saint Vincent, mais, certainement attendrie au spectacle de cette idylle naissante, "la lune sereine" posait "un diadème sur ses cheveux blonds".

Elle avait en effet de beaux cheveux blonds bouclés, mi-longs, très clairs et très fins, avec quelques mèches rebelles qui lui donnaient un air moins policé, un tantinet malicieux. Le regard intelligent de ses grands yeux bleus, soulignés de ridules subtiles, témoignait d'une activité intellectuelle certaine. Pie bavarde, spontanée, émotive, elle était un joyau de féminité.

Il la revit le lendemain. Ils se retrouvèrent tous les jours, après les cours. Ils ne se quittèrent plus.

Alice devint  l'émerveillement de sa vie, sa passion, son obsession, la pierre angulaire de tous ses projets d'avenir.

-Oui, « follement amoureux », hier, je le fus et, aujourd'hui, je le suis toujours. Ces braises, que je croyais mortes, continuaient à vivre, à mon insu, sous les cendres du temps. Voici qu' elles rougeoient de nouveau, ravivées par le vent de l'amour.

Antoine rentra chez lui, par les quais, espérant que le cours lent, paisible et immuable du fleuve calmerait un peu le tumulte de son esprit.

*

Le sommeil, ce grand vaisseau où l'on embarque uniquement par mer calme, fuyant la tempête de son cœur, il se leva, au petit jour, et entra dans son bureau.

Il se dirigea vers une petite armoire où il entreposait ses archives.

Homme ordonné, il retrouva, sans difficulté, la chemise où il avait classé une de ses poésies préférées, celle qu'il avait écrite après la disparition d'Alice. Il l'avait publiée, dans Correspondances, journal littéraire édité par quelques uns de ses amis, écrivains comme lui. Il espérait que sa bien aimée tombât dessus, un jours, et comprenne, en la lisant, le drame qu'il était en train de vivre et la réelle profondeur de son amour.

Il relut le bref portrait qu'il en avait fait:

"Cheveux en flots

Mordorés de soleil,

Tels des ruisseaux en des lits d'éther,

Treilles si fines que l'on dirait des brumes,

Chevelure qui fume.

Et ce regard si pur!"

Tentant d'expliquer les arcanes de cette rupture il avait  ajouté:

"Elle avait le cœur bleu

Du bleu clair de ses yeux

Tout plein de sentiments d'azur

Elle avait le cœur pur...

Et mon cœur en fusion

Rouge de passion

S'est brisé

Au glacier de ce cœur étonné."

Il aimait aussi ce passage où il avait résumé, vers la fin du poème, la brève histoire de son amour disparu:

"Une étoile est passée

Un sourire s'est enfui

Dans l'étrange galaxie

Des rêves effacés."

Et voici que cette belle étoile venait de ressurgir, comme bondissant, hors de cette "étrange galaxie"...

Entendant les premiers murmures de Paris s'éveillant, à l'aube, il retourna s'allonger dans sa chambre pour mieux jouir de ces bruissement familiers. Il aimait ces frémissements propres à la lente mise en mouvement de sa ville, musique citadine qu'il n'avait entendue nulle part ailleurs, annonciatrice d'une nouvelle journée de vie fébrile, naissant d'un pianissimo presque imperceptible pour aller crescendo vers ce fortissimo strident, propre aux grandes capitales.

Émergeant, vers onze heures, d'un sommeil profond, il lui fallut quelques secondes pour reconstituer la trame des événements passés et à venir. Le film étant redevenu net, il se précipita vers son portable, posé sur la table de nuit.

Le ticket de métro était juste à coté du téléphone, petit rectangle vert de léger carton, sans valeur, mais tellement précieux car il venait d'Alice, avec son écriture élégante. Il l'avait baisé amoureusement, comme un gosse, avant de se coucher.

-Bonjour, vous êtes en contact avec la messagerie vocale d'Alice Rémusat. Veuillez laisser votre message après le bip sonore, je vous rappellerai dès que possible. Merci!

Il entendit ce message vingt, trente fois, au cours de la journée. Alice recommençait à le tourmenter; sa seule consolation était d'ouïr cette voix adorée.

Ce samedi lui sembla très long. Il erra sans but, dans les rues de Paris, regardant les vitrines des magasins sans les voir, examinant les livres, aux éventaires des bouquinistes, lisant plusieurs fois un titre avant de le saisir, absent de partout.

-Alice, Alice, pourquoi n'es-tu pas connectée, pourquoi ce silence, où es-tu?... Elle a réfléchi et elle me fuit... D'ailleurs, si elle avait voulu me revoir, pendant toutes ces années, elle m'aurait facilement trouvé, connaissant mon adresse, elle aurait pu venir chez moi ou me téléphoner... Seul le hasard de cette soirée nous a fait nous rencontrer. Pourquoi est-elle disparue de cette manière, il y a huit ans? Elle ne m'aimait sûrement pas...Elle m'a pourtant dit, hier soir, que ce ne fut pas facile de se soustraire à ma vue... si ce ne fut pas facile, c'est donc qu'elle était attachée à moi... ou, alors, elle craignait de me faire de la peine... Quel est donc ce mystère qui me taraude de nouveau?

Il se tortura ainsi jusqu'au soir, sans aboutir à une réponse apaisante, se heurtant sans cesse au message froid de la boite vocale.

Il téléphona à Edmond pour lui apprendre la nouvelle de ces retrouvailles et lui demanda de l'accompagner à Roissy.

En effet, en proie à un sombre pressentiment, il avait décidé de s'y rendre pour y collecter les horaires de tous les avions en partance pour Dublin; n'avait-elle pas dit, hier soir, qu'elle devait y aller la semaine suivante pour y commencer son nouveau travail?

Edmond était libre. Ils passèrent ensemble le restant de la soirée, glosant comme des théologiens sur les suites de cet événement, bouleversant pour Antoine, mais passionnant pour Edmond.

Le jeudi suivant, Edmond Charpentier reçut ce courriel de son ami: 

"Jeudi 20 juillet 2006

Cher vieux copain,

Je me crois devenu complètement fou (d'amour?).

Si on m'avait dit que je passerai mes congés dans un aéroport, en plein mois de juillet, à guetter, jour après jour, l'enregistrement de centaines de personnes en partance pour Dublin, j'aurais traité mon interlocuteur de débile.

Et pourtant, c'est ce que je viens de faire. Heureusement, cela n'a pas été inutile, tu te doutes certainement pourquoi.

Mais revenons à dimanche.

J'ai appelé Alice maintes et maintes fois, et toujours ce cerbère de boite vocale m'aboyant son indisponibilité, de cette voix que, malgré tout, il me plaisait toujours d'entendre.

Dès le matin, je me suis pointé à Roissy, à partir du moment ou les passagers du premier avion pour Dublin devaient enregistrer leurs bagages. J'étais persuadé qu'Alice me fuyait, regrettant de m'avoir donné son numéro de téléphone et qu'elle allait profiter de son voyage en Irlande pour disparaître, une seconde fois, de ma vie.

Voulant en avoir le cœur net, je me suis donc posté à l'aéroport, attendant qu'elle apparaisse pour prendre son avion.

C'est ce matin seulement que je l'ai vue entrer dans le hall et se diriger vers la file d'Aer Lingus.

Je l'aborde:

-Alice, veux-tu que je te donne un coup de main?

Elle me regarde, surprise et reprend vite son assurance:

-Antoine, quelle bonne idée tu as eue. J'ai eu un problème de portable, dimanche; si tu as essayé de me joindre tu as dû t'en apercevoir. Je suis allée chez mes parents pour leur dire au revoir; j'y ai oublié mon téléphone que j'avais mis à la recharge. Ensuite, à partir de lundi, j’ai été très occupée avec tous les préparatifs du départ, obtenir une copie de mon diplôme, achever mes bagages, faire venir un garde-meubles et vider mon appartement, etc.. je me suis dit que, une fois installée à Dublin, je m'arrangerai pour retrouver ton adresse et t'appeler, soit chez toi soit à ton journal. Mais au fait, comment es-tu au courant du vol que je dois prendre?

Edmond, je la connais suffisamment pour ne pas être dupe de son semblant de naturel.

-Comment l'ai-je su? L'amour, Alice, l'amour donne de l'intuition, même aux hommes.

Tu vois, Edmond, j'ai utilisé le mot "amour". Vu le peu de temps à notre disposition, je devais éviter les périphrases et être clair.

Alice, me connaissant, elle aussi, parfaitement, sentit l'ironie, et, avec la finesse d'un chat dépassé par une situation qui échappe à son analyse, abandonna le sujet et poursuivit:

-Ça me fait plaisir que tu sois venu me dire au revoir.

Hypocrite! N’ai-je pu m'empêcher de penser, en souhaitant me tromper, car son explication avait tout de même une certaine logique.

-Alice, Donne moi ta nouvelle adresse, ou celle de ton courriel, que nous puissions rester en contact, on a quand même beaucoup de choses à nous dire, enfin je suppose...

-Évidemment...Je ne connais pas encore mon adresse, car je vais être logée par les soins du Trinity College. Quant à mon courriel, je vais avoir un abonnement local. Je t'enverrai tout cela, ne t'inquiètes pas.

-Tiens voila ma carte. Tu as tous mes numéros de téléphone et mon adresse e mail. Au fait, te rappelles-tu cet irlandais que nous avions rencontré ensembles à la Salle Pleyel, et avec lequel nous sommes sortis deux ou trois fois?

-Vaguement, ne faisait-il pas un stage à l'Unesco?

-Oui... Ça y est, son nom me revient, Thomas Edward, un fils Jameson, tu sais, le célèbre whisky. Si tu pouvais le retrouver, cela te ferais un contact en cas de besoin et tu lui remettrais mes salutations. Il était sympathique et semblait influant dans son pays.

-Oui, pourquoi pas, si j'ai le temps, car je vais être très occupée avec mon nouveau travail. Bon, Antoine, je dois passer la douane. Au revoir!

Elle me quitta, se hissant sur la pointe des pieds pour me déposer, sur la joue, un baiser des plus sonores, montra son passeport au policier, et, après être passée par le portique de sécurité, se retourna une dernière fois pour me faire un petit geste d'au revoir, avec un sourire légèrement crispé.

J'étais de nouveau sous le charme.

Voila, Edmond, tu sais tout et tu comprends, maintenant, pourquoi il n'était pas idiot d'aller, un Dimanche soir, à l'aéroport Charles De Gaulle, afin d'y chercher ces satanés horaires d'avions.

Tout cela m'a rendu fébrile et j'en ai perdu le sommeil, mais je mûris, dans le brouillard inconfortable de mon esprit, un projet dont je te parlerai, peut-être demain.

Pardonne ton copain, trop sentimental, de t'importuner avec son histoire d'amour réchauffé, mais je n'ai que toi de confident.

Bonne nuit mon pote!

Toine

*

Antoine était le genre d'homme qui, lorsqu'il désire quelque chose, met tout en œuvre pour l'obtenir, sans délai.

En la circonstance, il voulait être fixé sur la conduite étrange d'Alice, dans le passé comme récemment, et vérifier si un avenir était encore possible avec elle, ou si tout cela devait définitivement se fondre dans la nuit d'un passé révolu. Il avait du mal à admettre que l'amour profond qu'ils avaient vécu, ne comptait plus pour elle, alors qu'il avait ressurgi en lui avec une telle violence. Il ne pouvait se résoudre à le croire sans en avoir reçu la preuve du contraire.

C'était cela son projet, rejoindre Alice, lui parler franchement et, comme un papillon qui se précipite sur la flamme qui va le griller, affronter la lumière aveuglante de la vérité, quel qu'en soit la nature. Vivre dans le doute, lui état désormais impossible. 

Il se retrouva, le dimanche suivant, dans un avion, en vol pour Dublin.

Le temps était toujours aussi caniculaire, et son moral était au beau fixe. Antoine était de nature optimiste. Il partait, comme les conquistadores de Heredia, "ivre d'un rêve héroïque et brutal", reconquérir son amour, le délivrer de cette fatalité qu'il était impuissant à identifier mais qu'il était sûr de vaincre.

En regardant par le hublot, il fut étonné de constater combien étaient proches les deux rives qui bordent le Pas de Calais, entre le Cap Gris-Nez et le littoral du Kent. A cette altitude, il pouvait embrasser le détroit d'un seul coup d'oeil. Le dessin des côtes se détachait avec précision et ces deux lèvres de terre ourlaient avec netteté la Manche, étroite à cet endroit, comme une langue de mer étonnamment bleue.  Il avait l'impression de survoler une carte géographique.

Lorsqu'il se rendait dans une région de France, comme dans un pays étranger, Antoine ressentait toujours le besoin  de lire un écrivain du cru. Il avait le sentiment de mieux saisir ainsi la pensée de l'auteur, par la connaissance du terreau dans lequel son œuvre s'était développée et de mieux sentir, à travers les pensées d'un indigène, l'âme authentique du lieu où il se trouvait; il avait également du plaisir à situer les personnages dans leur contexte et à marcher sur leurs traces, en recherchant les endroits dans lesquels l’écrivain les faisait évoluer. Lorsqu'il se trouvait, par exemple, dans la région de Manosque, il lui était indispensable de lire Giono; en Anjou, c'était les Bazin ou les poètes de la Pléiade, en Bretagne, du coté du Pouldu ou coule la Laïta, il aimait à relire des passages du Journal de Gide ou des écrits de Gauguin. Il sortit donc, de son bagage à main, le petit volume de Joyce, "Dubliners", dont la lecture allait, pensait-il, le préparer, non seulement à mieux goûter l'atmosphère particulière de cette ville, mais aussi le replonger dans cette belle langue anglaise qu'en bon français il avait tant de mal à posséder.

Il fut tiré de sa lecture par l'invitation aimable de l'hôtesse à boucler sa ceinture et à redresser le dossier de son siège . L'avion amorçait sa descente vers le lieux de sa félicité, espérait-il, ou de son malheur comme il l'appréhendait un peu.

A la sortie de l'aéroport, il se sentit un peu dans la peau de Rastignac, prêt à s'écrier avec défi: "A nous deux, Dublin!".

Il se contenta de monter dans un taxi.

-Ninety five, Clontarf Road, please.

Il avait, en effet, réservé une chambre, par internet, dans une "guest house", en face du port des "ferries".

-Ce gars m'a compris du premier coup... mon accent n'est donc pas trop mauvais.

Il aima d'emblée cette ville, britannique sous certains aspects, mais moins ordonnée et moins propre que les villes anglaises.

Il longea de grands parcs très verts, avec, ce qui le surprit, de nombreux terrains de rugby, témoignant de la passion des irlandais pour ce sport national. Il essaya d'engager la conversation avec le chauffeur, sur la rivalité entre la France et l'Irlande, dans ce domaine, mais abandonna très vite la discussion, s'apercevant que l'accent dublinois de la rue était fort différent de l'accent british avec lequel il était plus familiarisé. Cet anglais lui sembla plus apparenté à "l'irish stew", ce délicieux ragoût irlandais, qu'à la langue de Shakespeare. 

Le taxi traversa le quartier populaire de Drumcondra, aux maisons dépareillées, mêlées à de petits immeubles sans originalité, et il ne put s'empêcher de penser à l'exclamation de Joyce, "dear dirty Dublin!". 

Il passa ensuite par des quartiers plus bourgeois, aux alignements de maisonnettes accolées, toutes semblables, précédées chacune, à front de rue, d'un jardinet propret et dont les portes, de style victorien, étaient accessibles par un petit escalier, aboutissant à un perron flanqué de deux colonnes, au fût peint de couleur crème.

Klontarf Road était une très longue avenue, large et bien entretenue, bordée, d'un coté, de grandes maisons résidentielles et,  de l'autre, d'une large pelouse plantée d'arbres et de buissons; cette bande de verdure était séparée de la plage par une allée asphaltée, où venaient cheminer, à la fraîche, des grappes de piétons ou de cyclistes.

En face, de l'autre coté d'un immense bras de mer, on pouvait distinguer les installations portuaires qui ne nuisaient en rien à la beauté du paysage.

La chambre , sur la mer, était propre et spacieuse, meublée avec goût .

Après une bonne douche, il décida de passer la soirée à la découverte de la ville. En vingt minutes, le bus, qui s'arrêtait presque en face de sa porte, le conduisit jusqu'au Millenium Spire, cette aiguille géante d'acier inoxydable , de cent vingt mètres de haut, au centre de la célèbre O'Connell Street.

Il fut séduit par le charme de cette capitale et, s'il avait été surpris par le nombre de terrains de rugby, ce qui le frappa davantage fut sa collection innombrable de pubs, aux façades colorées et fleuries et aux intérieurs rustiques et joliment décorés. A Temple Bar, ils étaient presque l'un à coté de l'autre.

C'est là qu'il termina la soirée, au Porter House, à écouter de la musique irlandaise, en ingurgitant force pintes, tuant ainsi, de la manière la plus agréable possible, le temps qui le séparait de cette journée du lendemain où il allait enfin revoir Alice.

*

Levé de très bonne heure, il franchit le O'Connell Bridge, sur le fleuve Liffey, cours d'eau peu profond qui traverse le centre-ville. Il se dirigea, à pas rapides, vers l'Université, située à quelques centaines de mètres de là. 

Le Collège de la Sainte et Indivisible Trinité, fondé par Elisabeth Ière d'Angleterre, au XVIème siècle, est connu aujourd'hui sous le nom de "Trinity College". C'est la plus ancienne université d'Irlande et sa réputation attire des étudiants du monde entier. Il s'agit d'un très bel ensemble de constructions majestueuses, en pierres de taille, disposées harmonieusement alentour d'une immense cour pavée agrémentée de pelouses, d'arbres et de statues. Le bâtiment le plus célèbre est certainement la Librairie où Alice avait obtenu un poste.

Antoine arpenta les lieux afin de repérer les accès du personnel et se mit en faction à quelques mètres de la porte par où sa bien aimée était censée entrer. Après deux heures de guet, il dut bien admettre qu'Alice ne se trouvait pas parmi les différentes personnes qu'il avait observées. Il en conclut qu'il devait y avoir un autre accès et que le seul moyen de la retrouver était, maintenant, de la chercher à l'intérieur du bâtiment.

Il fut subjugué lorsqu'il découvrit la "Long Room", au premier étage, salle de plus de soixante mètres de long, tout habillée de boiseries ouvragées et dont les rayonnages, perpendiculaires aux façades, forment les parois d'autant d'alcôves; chacun de ces rayonnages s'appuie, vers le centre de la pièce, contre un pilier de bois devant lequel est érigé, sur piédestal, un buste sculpté, représentant un écrivain célèbre de l'Antiquité, de la Renaissance ou d'époque plus récente. L'ensemble de ces piliers soutient une galerie à balustrades épousant le périmètre de la Librairie. La "Long Room" est coiffée d'une voûte de bois, en arceaux nervurés, rappelant la coque d'une nef renversée.

Antoine, ce grand amoureux des livres, fut séduit à la vision de quelques deux cent mille ouvrages anciens, aux reliures de cuir, parfois très belles, et se dit qu'il aimerait certainement vivre dans ce temple de la littérature, avec, bien sûr, Alice comme Reine de la Nuit...

Il remarqua, au niveau de la galerie, dans la partie du fond, quelques employés, assis devant des ordinateurs, et se dit que là, peu-être, il pourrait glaner des renseignements lui permettant de situer Alice.

Trompant la vigilance du gardien, il atteignit ces personnes, par un escalier dérobé, et leur  expliqua que, venant de Paris, il aimerait rencontrer mademoiselle Rémusat qui lui avait dit travailler ici comme libraire-adjointe. Il fut introduit, avec courtoisie, dans le bureau du responsable des lieux qui, dans un français parfait, épicé d'une pointe d'accent irlandais non dénué de charme, lui donna cette information:

-Mademoiselle Rémusat, Monsieur, n'est pas encore ici. Elle doit commencer son travail dans deux semaines, au retour de son voyage de noces.

Antoine, marchant comme un automate, sortit du campus et se retrouva dans Grafton Street, ce très beau piétonnier aux boutiques de luxe, abasourdi et assommé par cette trombe d'eau glacée qu'il venait de recevoir, l'esprit agité par une tempête d'idées tumultueuses.

Le soir même, il était de retour à Paris.

Il trouva, sur son bureau, parmi son courrier, cette lettre d'Alice, expédiée de Dublin, dont la lecture acheva de l'anéantir:

Dublin, le 20 juillet 2006

Antoine,

Je suis arrivée au moment que j'appréhendais le plus et qui, maintenant, s'impose à moi, celui où je dois t'ouvrir la porte de la vérité.

Cela m'a bouleversée de te revoir, à Saint-Germain-des-Prés et ensuite, hier, à l'aéroport.

Devant la constance de ton amour, je dois faire fi de ma honte et de ma lâcheté et t'expliquer la cause de ma conduite qui a fait ton malheur et le mien, je le crains.

Tu as été, Antoine, mon premier amour et tu resteras toujours mon seul amour, l'amour dont rêve chaque femme, celui que donne un homme sincère, entier, honnête, passionné, vrai.

Tu as pris possession de la jeune Alice et nous nous sommes aimés fusionnellement. La peau de nos corps comme la peau de nos cœurs ne faisaient plus qu'une seule peau.

Pourquoi ai-je donc séparé ce qui semblait inséparable?

La triste raison en est toute simple, Antoine: je ne suis qu'une petite bourgeoise.

Tu avais, à l'époque, plein de projets. Nous étions encore étudiants et tu m'exposais déjà avec feu tes grands idéaux: ton désir de parcourir le monde à la découverte de la race humaine, ton rêve de nous impliquer dans des actions généreuses, en faveur des déshérités de la planète, d'écrire des poésies, des essais, des romans. Le but de ta vie, me disais-tu, était de devenir écrivain.

J'ai essayé de te suivre, mais je me sentais dépassée; tout cela me faisait peur, moi qui ne rêvait que de sécurité dans le mariage, d'une vie simple et tranquille d'épouse et de mère de famille, bref, la vie d'une petite bourgeoise.

Malgré ton amour qui me comblait, je me trouvais dans l'inconfort, en équilibre instable, effrayée de cet avenir que tu m'offrais, toi, grand fou passionné, à moi, petite étudiante raisonnable.

Puis, un soir, arriva cette rencontre, à la Salle Pleyel, avec Thomas Edward Jameson, ton voisin de concert. Nous allâmes, tous les trois, finir la soirée, Place des Ternes. à la Brasserie Lorraine. Tu lui as si bien analysé le concerto en ut mineur de Beethoven, magnifiquement interprété par Jeanne-Marie Darré, je m'en souviens encore. Évidemment, je me sentis larguée, comme à chaque fois que tu parlais musique. Je n'arrivais pas à comprendre comment tu parvenais à tirer tant d'idées, d'enseignements, de leçons de vie, d'émotions profondes de ce qui n'était, pour moi, qu'un agencement habile et agréable de sons. Il t'écouta avec intérêt, puis vous avez commencé à refaire le monde. Oh, rassure-toi, je ne fus pas attirée par ce bel homme, élégant et distingué, brillant intellectuel et fin causeur; cependant, je me rappelle avoir été impressionnée par la calme assurance et l'attitude posée de ce fils de grande famille qui me sembla engagé avec certitude sur les rails d'un avenir solide, déjà tout tracé.

Quelques jours plus tard, je le rencontrai Place du Panthéon, je sortais de la Bibliothèque Sainte Geneviève. J'acceptai de prendre un café. Pourquoi ne t'en ai-je rien dit quand je te retrouvai, le soir?

Puis nous nous sommes revus une seconde fois, à ton insu, et, toujours sûr de lui, il me déclara son amour. J'en fus flattée, sans plus, mais le poison, injecté dans une nature fragile, commença insidieusement son œuvre.

J'acceptai de le revoir et je finis par me sentir bien avec lui; j'étais en phase avec ses idées et ses objectifs.

C'était l'époque ou tu me reprochais de toujours venir en retard à nos rendez-vous, d'être moins tendre avec toi, plus distante. Et pour cause, j'avais fini par accepter l'assiduité de mes rencontres avec Tom Edward.

Puis vint le jour où il me proposa de fondre nos deux vies, avec le mariage à la clef. J'acceptai.

Tu es un soleil, Antoine! Avec toi j'étais éblouie jusqu'à l'aveuglement. Tom Edward, lui, est cette pluie irlandaise, rafraîchissante, dont j'avais besoin et qui, même si je n'ai pour lui qu'une profonde et tendre affection, finira par féconder l'humus de mon ventre et me donner, dans la sécurité, les enfants que je rêve d'élever.

En t'écrivant cela, je me méprise, Antoine, mais comprends que je ne me suis jamais sentie à la hauteur de tes ambitions, persuadée que notre union, au dessus de mes moyens, se solderait, tôt ou tard, par un échec.

Après avoir franchi avec succès, à Bruxelles, il y a huit ans, tous les tests et les épreuves requis, Tom Edward fut nommé fonctionnaire européen dans le domaine des relations extérieures. Je saisis cette occasion pour aller l'y rejoindre et suivre les cours du professeur Bastin, à l'Université de Bruxelles. Nous nous mîmes en ménage.

Suite à un différent, il y a environ un an, avec des collaborateurs du Président Barroso, il finit par remettre sa démission et retourna à Dublin; là il se fit élire député et arrangea mon engagement à la Trinity College. Notre mariage sera célébré, après-demain, à la Cathédrale Saint Patrick.

Voilà, Antoine, la vérité que je te devais, mais que j'ai toujours différée, par lâcheté. Tu vois à quel point je ne suis qu'une femme quelconque qui n'aurait pas pu devenir l'égérie dont tu as besoin et que tu mérites.

Tu es, Antoine un homme d'altitude, tu ne rêves que de sommets, alors que moi je ne suis qu'une femme de la vallée, qui n'a besoin pour vivre que du cours reposant de la rivière.

Je te demande pardon!

Adieu, Antoine!

Celle que tu appelais "ma petite Alice".

*

Après une journée de profonde atonie, Antoine, le lendemain, émergeant de sa torpeur, appela son copain Edmond.

-Il fait beau, si tu es libre, on peut se voir au Jardin du Luxembourg, vers onze heures, à coté du Beethoven de Bourdelle, et aller ensuite manger un morceau ensemble. Qu'en penses-tu?

- Ah! te voilà revenu de Dublin. Tu vas encore me parler d'Alice... D'accord, mon vieux... à tout à l'heure, près du buste du vieux sourd de Vienne, comme d'habitude.

Les deux amis se retrouvèrent à l'endroit convenu et flânèrent dans les allées de ce beau parc, fleuri et paisible, au cœur du Quartier Latin. A cette époque de l'année, les touristes aux yeux bridés remplaçaient les habituels groupes d'étudiants qui, pendant l'année académique, hantent ces lieux, les uns pour étudier, les autres, la majorité, pour y trouver l'âme sœur. Il est tellement plus facile et agréable d'étudier à deux...

Antoine raconta son escapade à Dublin et la douche froide que fut l'annonce du mariage d'Alice. Il fit lire à Edmond la lettre qu'il avait trouvée à son retour.

Ce dernier lut attentivement les quelques feuillets et lança, ensuite, un regard interrogateur et quelque peu inquiet vers son ami.

-Ne t'inquiète pas, Edmond, je suis dégrisé, libéré et furieux de mon aveuglement romantique. Comment ai-je pu m'abuser et manquer de psychologie à ce point? Comment ai-je pu idéaliser cette fille et ne pas avoir discerné sa véritable nature? Tout est de ma faute et je réalise que cet amour qu'elle partageait -car elle m'a aimé, j'en suis sûr- lui devint un fardeau quand elle me connut davantage et prit conscience de mes idéaux. Je suis triste de lui avoir imposé ma personnalité et mes ambitions; cela me fait de la peine de l'avoir amenée à considérer la fuite comme la seule issue possible pour elle... Pauvre Alice!... Et puis non! Sa duplicité et sa conduite avec l'irlandais sont d'une bassesse qui me dégoûte. Fini! C'est bien fini!

-Ne me dis pas que tout est si simple, Antoine. Tu n'as pas pu t'en débarrasser si facilement et si rapidement. Je suis sûr que tu l'aimes encore.

-Non! Car je n'ai jamais aimé cette Alice là. Celle que j'ai aimée, que j'aime toujours et qui me fait souffrir, c'est l'image que je m'en étais faite, pas celle que je viens de découvrir. Cette image, je l'éliminerai définitivement, par l'écriture. J'en ferai un personnage de nouvelle ou de roman. C'est ma manière, à moi, d'évacuer mes fantasmes ou ma tristesse.

-A moins que les bandelettes de ton imagination la transforment en une momie qui sera toujours présente dans ton musée secret...

-Possible! De toute façon on n'est pas amoureux d'une momie et je ne me sens pas doué pour l'archéologie.... Tu te rappelles ce poème de Gérard de Nerval dont le titre, c'est cocasse, est justement "Une Allée du Luxembourg"?

-Vaguement. Pourquoi?

-Je l'avais appris par cœur tant j'aime cet endroit, et ce n'est pas un hasard si, maintenant, il me revient à la mémoire, tellement il résume bien mon état d'esprit.

"Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.

C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !

Mais non, - ma jeunesse est finie ...
Adieu, doux rayon qui m'as lui, -
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, - il a fui !"

Edmond, ce bonheur qui a fui n'était que virtuel, une belle image d'une triste réalité... Je tourne la page. Cette jeunesse là est bien finie. Je suis un homme libre!

-Moi je ne connais pas Nerval comme toi, mais j'adore Léo Ferré. Dans "Avec le temps", il chante la même vérité:

"Avec le temps...

avec le temps, va, tout s'en va

on oublie le visage et l'on oublie la voix...

l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie

avec le temps tout s'évanouit..."

-Comme il a vu juste, Ferré!... Bon, trêve de mélancolie! En France, tout se termine par un bon repas.

-D'accord! Où allons-nous?

Les deux amis franchirent la grille qui les séparait du boulevard Saint Michel.

Le soleil était au zénith et une brise mutine diffusait une agréable fraîcheur qui se communiquait à l'âme. 

Ils de dirigèrent vers l'Odéon, du pas léger et décidé des hommes libres, et se mirent en quête du petit restaurant idéal, à la terrasse duquel ils pourraient parler de l'avenir et jouir enfin de la paix retrouvée.

   

 

 

 

 

 

21.08.2009

UNE SOIREE A NEUILLY-Note 83

Madame Delille était une femme d’âge, nimbée de la dignité qui sied aux notables de la haute bourgeoisie parisienne. Son visage, aux traits fins et réguliers, couronné d’une chevelure de boucles neigeuses, imposait le respect. Veuve d’un des pionniers de l’aviation, compagnon de Mermoz, devenu riche chevalier de l’industrie aéronautique, elle habitait un somptueux hôtel particulier de Neuilly.

 Elle aimait à fréquenter les salons de la famille de Fourmanoy, boulevard Saint-Germain, où elle était accueillie avec la préséance due à son rang ; elle y jouissait du prestige hérité de feu son mari et en usait avec la simplicité de ceux dont la vie n’est plus à faire et qui n’ont plus rien à démontrer aux parvenus prétentieux de la petite bourgeoisie de récente ascension.

 

Antoine de Fourmanoy ne la portait pas dans son cœur, la craignant même un peu, depuis le jour où, l'ayant contredite avec l’arrogance de ses quinze ans, madame Delille l’avait remis à sa place, devant ses parents et le cercle d’amis invités ce soir là, avec hauteur et fermeté, par ces paroles brèves et tranchantes  :

-Dis donc, mon petit gars, qui es-tu pour me parler ainsi ? Avec moi tu adoptes un autre ton, s’il te plaît !

 Aussi, quelques mois plus tard, fut-il surpris et décontenancé de l’entendre lui dire :

-Antoine, la semaine prochaine, j’ai organisé, dans mes salons, un concert au profit des œuvres de ma paroisse, Saint Pierre de Neuilly. J'ai invité Wilhelm Kempff qui donnera un récital, avec au programme des sonates de Beethoven. Je connais ton goût pour la musique, aimerais-tu y assister ?

La réponse fusa avec enthousiasme :

-Wilhelm Kempff ? Oui, bien sûr, Madame! Avec le plus grand plaisir !

Pensez donc, écouter en petit comité, ce grand interprète romantique qu’il admirait entre tous, dans des œuvres de son cher « vieux sourd de Vienne » comme il aimait à nommer le génial compositeur, approcher ce grand pianiste allemand et peut-être même lui être présenté…quelle aubaine incroyable.

Madame Delille avait donc oublié cette scène navrante qui, telle une écharde, était toujours douloureusement plantée dans la vanité du jeune homme.

-Alors, viens chez moi, mardi à six heures, nous dînerons ensemble avant le concert.

 

Au jour dit, Antoine, soucieux d’être ponctuel, fut en avance d’un quart d’heure, avenue du Roi Soleil, ce qui lui permit d’admirer les riches bâtisses de ce quartier huppé. L’astre royal déclinant plaquait son or sur les façades opulentes des maisons patriciennes de ces princes de la finance et de l’industrie. 

A l’heure fatidique, il gravit, avec l’assurance crispée des grands timides, l’escalier majestueux de l’imposante demeure et poussa le bouton de la sonnette de cuivre, fardée par  les feux dédaigneux du soleil couchant.

Il fut accueilli par un majordome qui l’introduisit dans une petite salle à manger du premier étage où l’attendait madame Delille, avec le sourire bienveillant d’une impératrice douairière. Quelques paroles chaleureuses mirent le jeune homme rapidement à l’aise, mais ce nirvana ne dura pas, car il remarqua, au milieu de la pièce, une petite table, joliment dressée pour seulement…deux personnes.

-Quoi ! je vais manger en tête à tête avec cette dame… mais je n’ai rien à lui dire… de quoi donc allons nous parler ?

Son hôtesse lui désigna une chaise :

-Prends place, Antoine. Comment vont tes parents ?

S’ensuivit une conversation, à bâtons rompus, collection des banalités d’usage en pareilles circonstances, dont le seul but est de se donner le temps de s’évaluer et d’atterrir ensuite sur un terrain d’entente, pour un agréable échange d’idées.

-Tu connais Wilhelm Kempff ?

-Oui, j’ai plusieurs disques de ses interprétations, notamment le si bémol de Brahms que je trouve fabuleux.

-Antoine, bien que j’aime la musique, j’ignore le jargon des musiciens. Qu’entends-tu par le... « si bémol de Brahms » ?

Désarmé par la modestie de la vieille dame, il s’en voulut d’avoir tenté de l’impressionner en utilisant ce raccourci prétentieux pour désigner une œuvre admirable du célèbre compositeur.

-Veuillez m’excuser, Madame. Il s’agit plus simplement du deuxième concerto pour piano et orchestre de Johannes Brahms.

Un maître d’hôtel entra et présenta à l’hôtesse un plat de viande, avec comme accompagnement ce que le jeune homme découvrit être, avec horreur, des endives. Antoine ne supportait pas les endives, leur amertume, leur forme avachie et leur couleur maladives. Il se sentit soudain comme le poisson qui se découvre prisonnier d’une nasse. Comment en sortir ?

Le problème étant insoluble, il se mortifia en avalant, avec la dévotion d’un martyr, ce silice alimentaire, invoquant le dieu de la musique, de prendre en compte le prix qu’il ne rechignait pas à payer pour entrer dans le paradis des mélomanes. Ce dieu bienveillant, qui est aussi celui des compositeurs en gastronomie, le gratifia d’un dessert succulent, une charlotte aux framboises et son coulis, ce qui lui fit oublier les souffrances infligées par ces endives vomitives, ces chicons, comme les appellent les belges.

Quant à madame Delille, elle fut intarissable, lui narrant avec passion les exploits aéronautiques de son défunt mari, faisant ainsi les frais d’une conversation que notre ami ne se sentait pas à même d'assumer.

La délivrance vint, enfin, quand le majordome  annonça l’arrivée des premiers invités.

Le piano à queue, un Pleyel, avait été poussé à une extrémité du grand salon de réception, près des croisées de la façade dont les doubles rideaux de moire grise avaient été tirés. Une quarantaine de chaises étaient disposées en deux quarts de cercle, séparés par une petite allée, prévue dans un axe imaginaire entre la grande porte vitrée du salon et le corps de l’instrument, permettant ainsi un accès aisé à tout ce beau monde.

Antoine s’assit à un bord de l’allée, de manière à bien voir le clavier et les mains de l’artiste.

Le salon s’emplit lentement.

Un brouhaha de futilités, soulignées par les minauderies de ces dames élégantes, avait l’air de gêner profondément ces messieurs dont les sujets de conversation devaient être de la plus haute importance, à en juger par l’air grave et entendu de leurs visages de conspirateurs . Antoine eut vite fait de les juger comme étant une collection de personnages superficiels, abhorrés par son esprit anticonformiste, lui qui aimait à dire à ses copains, avec l’outrance et le manque de respect propres à la jeunesse, « je suis un anticon ».

Subitement le silence se fit.

Toutes les têtes se tournèrent vers la porte vitrée du grand salon que Madame Delille franchissait avec dignité, suivie d’un homme d'une soixantaine d'années, grand, élégant dans son complet-veston sombre,  avec un visage au faciès germanique dont la partie inférieure rappelait étrangement les portraits de Beethoven, des lèvres fines dont les commissures, inclinées légèrement vers le bas, soulignaient un air quelque peu désabusé, et le même menton volontaire que celui du génie d’Heiligenstadt. Kempff avait le chef couvert d’une chevelure d’un gris-jaunâtre, tirée vers l’arrière, luttant vainement contre une calvitie envahissante qui lui avait dégagé un front large et puissant .

Ils s’arrêtèrent près du piano. L’hôtesse adressa quelques mots de bienvenue à l’assistance et poursuivit en se tournant vers son hôte :

-J’ai le grand honneur d’accueillir, ce soir, un invité de marque, le Maître Wilhelm Kempff. Il est inutile que je vous le présente, car l’auditoire de qualité qui se trouve ici réuni pour cette circonstance, est familiarisé, je n’en doute pas, avec les interprétations magistrales de ce grand artiste à qui je cède maintenant le clavier.

-Tu parles, pensa Antoine, quelque peu énervé par ces mondanités hypocrites, cette assemblée brille par son béotisme autant que par ses bijoux.

Le Maître, indifférent à ces bouffées d’encens, déjà concentré sur la musique, régla la hauteur de la banquette, sa distance à l’instrument, et, une fois installé, campé bien droit sur le siège, sortit d'une de ses manches un mouchoir de batiste ouvragé et en essuya le clavier. Ensuite, les mains détendues sur les genoux, il s’inclina comme pour se recueillir tandis qu’un silence religieux s’était emparé de l’assistance impressionnée.

Avec lenteur et précision, il aborda les premières mesures de la sonate en ut dièse mineure, la célèbre sonate dite « Au Clair de Lune ».

Sous le charme du premier mouvement, rêverie empreinte de mélancolie, Antoine se mit à penser aux amours insatisfaites du compositeur, torturé par des passions inaccessibles, en particulier pour  la jeune Comtesse Giulietta Guicciardi à qui la sonate avait été dédiée.

Le second mouvement, tel une apparition de l’aube, à l’issue d’une nuit lunaire, le ravit comme une bouffée de fraîcheur et d’espoir.

Mais, lorsque le pianiste attaqua le troisième mouvement, le Presto, Antoine fut médusé, fasciné, comme envoûté par l’impétuosité du jeu, ce « Sturm und Drang » musical à son apogée. Il crut voir Beethoven en personne, déchaîné, affrontant les éléments adverses de sa vie tourmentée, avec la vigueur d’un combattant défiant l'inexorabilité du sort.

Jean, sur l'île de Patmos, lorsque l’ange lui apparut pour lui transmettre les visions apocalyptiques, ne dut pas être plus bouleversé qu’Antoine découvrant  cette musique qui prenait vie sous les doigts de Kempff.

D’autres sonates s’enchaînèrent, sans interruption, celle  « à Thérèse », puis « l’Aurore », « les Adieux », « la Pathétique », «  l’Appassionata », et le récital s’acheva par la célèbre « opus 111 », cette bête noire de tous les élèves du Conservatoire, œuvre sublime où, dans les dernières mesures, l'artiste, nous ayant tout donné, nous quitte, prenant son envol vers les cieux de l’art.

Antoine, lui aussi, voguait vers les cieux et il n'avait nulle envie d'atterrir dans ce milieu neuilléen qui lui semblait aux antipodes de l'univers d'émotion et de beauté pure où Ludwig van Beethoven et son génial interprète l'avaient élevé.

Il n'avait qu'une envie, se retrouver seul pour  prolonger, par la pensée, les secrètes délices qui lui avait fait vibrer le cœur au delà de tout ce qu'il aurait pu imaginer 

 Il prit donc rapidement congé de son son hôtesse, non sans lui avoir exprimé sa vive gratitude. Esquivant les bourgeois et leurs mondanités, il sortit de l'hôtel particulier et se retrouva dans l'avenue du Roi Soleil, comme affranchi de l’espace et du temps, l’esprit dans les nuages. Il décida de rejoindre, à pied, son domicile du boulevard Saint Germain.

Une fois dans sa chambre, il s'assit devant son bureau et jeta, dans son journal, un récit exalté de ce qu’il venait de vivre, décrivant ses émotions, sa passion révélée, en un déferlement littéraire de vagues romantiques.

C’est lors de cette soirée à Neuilly que le jeune homme eut le coup de foudre pour la musique, un amour-passion qui devait l’accompagner toute sa vie . 

 

Voulez-vous vivre une partie de ce concert et mieux comprendre l'émotion qu'Antoine éprouva ce soir-là? Alors mettez votre casque et écoutez Kempff dans cette fameuse sonate en ut dièse mineur, dite "Au clair de lune":

 

http://www.dailymotion.com/video/x30gfx_wilhelm-kempff-pl...   

 

 

 

 

 

 

11.08.2009

UNE RENCONTRE A POSTDAM-Note 88

En cette belle fin d'après-midi de juillet, le soleil déclinant dorait les arcades de la Porte de Brandebourg, moins imposante, certes, mais plus joliment baroque et colorée que celle de Berlin. Les terrasses des établissements de la Luisenplatz s'étaient peuplées de promeneurs qui, après une longue marche dans les allées du Parc du Château de Sans-soucis, venaient s'y rafraîchir et déguster la bière locale, mousseuse et scintillante, blonde comme la chevelure des jolies prussiennes. 

Antoine, debout au coin de la Zimmerstrasse, avait l'oreille collée à son portable, en grande discussion avec son éditeur parisien qui le pressait d'achever un roman dont la parution était prévue pour la prochaine rentrée.

Soudain, une présence le frôla et le dépassa qui, au premier regard, se révéla être une femme d'allure élancée, à la démarche dansante, légèrement déhanchée, et dont le blue-jean et le top noir soulignait discrètement des formes attrayantes. Antoine, mu par une impulsion incontrôlable, bâcla sa conversation de manière quelque peu cavalière et, spontanément, sans réfléchir, interpella, en français, la silhouette féminine encore toute proche:

-Madame, vous avez pénétré dans ma bulle, ne vous imaginez pas que vous allez en sortir aussi facilement.

La jeune femme s'arrêta et se retourna avec un sourire étonné. Son visage était beau, avec des traits empreints d'une certaine distinction, des yeux bruns pétillants d'intelligence, sous une longue chevelure, également brune, qui lui retombait en liberté sur les épaules.

A la découverte de ce visage, le jeune homme se félicita de son audace.

-Madame, ne croyez pas qu'il soit dans mes habitudes d'accoster ainsi les dames dans la rue. Je ne sais ce qui m'a poussé à me conduire avec vous de cette manière. Pour me faire pardonner, je vous invite, en tout bien tout honneur, à boire quelque chose à cette terrasse.

-C'est moi qui me suis introduite dans ce que vous appelez votre bulle, Monsieur, poussée peut-être par la curiosité de surprendre votre conversation...

-Mais vous parlez français... c'est une raison de plus d'accepter mon invitation et de converser un peu dans une autre langue que celle du grand Frédéric.

Le considérant avec perplexité, après une brève hésitation, la jeune femme acquiesça, en souriant avec grâce. Ils se dirigèrent vers une table, à l'ombre des tilleuls, "unter den Linden ", comme le disent si joliment les allemands.

A peine leurs consommations commandées, Antoine s'enhardit à nouveau, mais s'efforça, cette fois-ci, de maîtriser son discours. Il discernait, dans le maintien et le regard de cette jeune femme, une forte personnalité intellectuelle, une aristocratie de l'esprit, et une noblesse de cœur peu commune. S'il lui était facile, en effet, d'entamer et de poursuivre une conversation avec une inconnue, il désirait, en la circonstance, se placer à un niveau supérieur, évitant les banales platitudes d'usage, obéissant à un désir confus de plaire d'emblée à son interlocutrice, de la séduire même, par la qualité de son propos.

-Quel bon vent a poussé cette jolie française à Potsdam?

-L'amour de la musique de Bach, Monsieur. Et vous?

-Le même amour, Madame, avec, en toile de fond, le besoin de m'immerger dans le cadre où se développa cette amitié sulfureuse qui unit ces deux grands esprits que furent Frédéric II et Voltaire. Vous allez donc à la Friedenskirche tout comme moi...

-En effet, Monsieur. En cette saison, il n'y a pas de concert digne de ce nom à Berlin; ce récital d'orgue est le seul que j'aie pu trouver et je m'en félicite, car Bach est un sommet qu'il me plaît de gravir aussi souvent qu'il se peut.

-Sentez-vous libre de m'appeler Antoine, Madame; cette liberté sympathique, ne portera pas ombrage, je le crois, à la dignité de notre rencontre.

Le jeune homme fut content de cette formule quoique la trouvant, peut-être, un rien pompeuse, sentant quelque peu son dix huitième siècle et dépourvue de naturel.

-"N'en fais pas trop!", pensa-t-il.

- Alors, dans ce cas, appelez-moi Françoise.

La serveuse déposa, devant Françoise, la classique tasse de thé que toute femme distinguée se doit de prendre à cette heure là, et, devant Antoine, une coupe de cette célèbre Berliner Weisse, une bière de froment, légèrement amère, agrémentée d'une rondelle de citron.

-Vous aimez la musique à ce point, Françoise, que vous ayez fait tout ce chemin pour venir écouter un récital d'orgue dans ce coin reculé du Land de Brandebourg? Êtes-vous musicienne?

-Je suis musicologue et je joue du piano en amateur, c'est vous dire si la musique fait partie de ma vie. Quant à ma présence ici, elle est due à un séjour d'une semaine à Berlin où je suis invitée à donner une série de conférences.

-J'ai aimé votre manière de désigner Bach comme étant un sommet. Je le considère également ainsi, le sommet auquel ont abouti toutes les musiques des siècles qui l'ont précédé et duquel se sont envolées toutes les écoles musicales, jusqu'à nos jours. Pour rester dans cette métaphore de montagne, sans Bach, par exemple, aurions-nous le bonheur d'écouter la Symphonie Alpestre de Richard Strauss?

-Je vois Antoine que vous avez une bonne culture musicale... Êtes-vous musicien vous-même?

-Hélas non! Ce fut le désir de ma jeunesse, mais la vie en a décidé autrement... peut-être que ma vocation n'était pas assez authentique pour me donner la force de la museler, cette vie, et de devenir le soliste ou le compositeur que je rêvais d'être un jour... Je ne suis que journaliste et j'écris des romans avec un certain succès, mais je considère la littérature comme un art mineur à coté de la musique, et tout comme Nietzsche, compositeur à ses heures lui aussi, je ne pourrais pas vivre sans musique...

-Mais le temps passe, Antoine, il nous faut y aller, car je ne connais pas le chemin de la Friedenskirche.

Antoine remarqua, avec émotion, le "nous" qu'elle avait utilisé.

-Je connais le chemin..., c'est tout prés d'ici. Vous m'accorderez donc le plaisir de vous tenir compagnie?

-Mais bien sûr! Cette conversation demande à être poursuivie...

Antoine héla d'un geste la serveuse qui, virevoltant parmi les tables de la terrasse, faisait voltiger ses longs cheveux noirs sur un avantageux décolleté; la peau de son visage, comme celle de sa poitrine, était d'une matité qui tranchait sur la blancheur et la blondeur ambiante.

-Une émigrée turque, certainement...Bezahlen, bitte!

L'addition réglée, les deux jeunes gens parcoururent allègrement la très belle allée rectiligne qui mène de la Luisenplatz à la porte du parc où se trouve la Friedenskirche, Eglise de la Paix en français.

 

Le Parc de Sans-soucis est formé d’une succession de terrasses et de petits jardins plus ou moins secrets qui descendent en pente douce depuis le château qui lui a donné son nom jusqu'aux abords de la ville. Jolie basilique imitée de celles des premiers temps du christianisme, plus spécialement de Saint Clément de Rome, la Friedenskirche se reflète dans l'eau calme et paisible d'un petit étang, serti dans un nid de verdure.

Avant de s'installer dans l'édifice, Antoine entraîna Françoise dans une courte promenade bucolique autour de la pièce d'eau, où ils purent admirer la colonnade et le dôme du Mausolée abritant les gisants de quelques empereurs prussiens.

Il se sentait bien avec cette jeune femme attentive aux beautés de la nature et respectueuse du silence de ce site paisible. Peu de paroles, et déjà une certaine connivence.

Avant de s'installer au centre de la nef, Antoine, en dépit des protestations outrées de sa compagne, prit deux chaises qu'il retourna vers le fond de l'église où trônait, sur une galerie au dessus du porche, le magnifique buffet des grandes-orgues.

-Antoine, que vont penser les gens? Il est mal vu, chez les germains, de se singulariser de la sorte...

-Si quelqu'un doit s'en émouvoir c'est le dieu qui est censé se trouver ici, derrière nous, mais je le crois au dessus de ces considérations d'étiquette; il comprendra que nous sommes ici pour écouter et applaudir un organiste de renom. Quand à l'assistance, je suis certain qu'elle va nous imiter... a-t-on déjà vu un auditoire tourner le dos, avec irrespect, aux artistes qui se produisent pour son plaisir?

En effet, il fallut peu de temps avant qu'un brouhaha de chaises, traînées sur le dallage sonore de l'église, donne raison au jeune homme ravi d'être le meneur de cette fronde iconoclaste. Curieux spectacle que celui de cette foule assise tête bêche ; certains, en effet, s'obstinaient à regarder en direction de l'invisible Tout-Puissant.

L'artiste, un russe, Alexander Fiseisky, débuta le programme par le "Prélude et Fugue en mi bémol majeur" de Bach. Antoine aurait préféré sentir vibrer les voûtes de la basilique sous les flots sonores de la Grande Toccata et Fugue en ré mineur, mais il ne fut pas déçu lorsque l'organiste, achevant le concert par la cinquième symphonie de Widor, se déchaîna avec fougue et impétuosité dans la célèbre Toccata, cette cathédrale sonore, cette avalanche majestueuse d'harmonies, ce déferlement tempétueux de notes scintillantes, dont on se demande comment cela a pu jaillir de l'esprit d'un homme. 

Et, lorsqu'après le passage médian, pianissimo, tout en sourdine, l'interprète plaqua, avec puissance, les accords fortissimo, et, pressant de ses pieds les pédales des basses, reprit, en apothéose, le thème central de la toccata dans des sons si graves qu'ils semblaient issir des entrailles de la terre, Antoine, ébloui, s'imagina voir s'ouvrir lentement, au dessus de lui, les lourds portails des cieux, tandis que Françoise, transportée devant tant de grandiose beauté, lui prit la main qu'elle pressa fortement, comme pour lui transmettre l'intensité de son émotion.

Antoine s'appropria aussitôt cette main qu'il ne lâcha plus jusqu'à ce que les deux jeunes gens se fussent assis à une terrasse de la Luisenplatz, bien décidés à fêter leur rencontre par un bon repas au clair de lune.

Ils avaient cheminé, jusque là, respectueux du silence de la nuit, à l'écoute de ces vibrations intimes qui naissent dans le secret des cœurs, avec la troublante intuition que leur vie glissait doucement vers des profondeurs inconnues, à peine entrevues.

Une fois à table, ils parlèrent, parlèrent, comme libérés, enivrés par la musique dont les effluves les enveloppaient encore, par l'Eiswein, aussi, ce bon vin blanc de glace, légèrement acide, et par cet étrange sentiment diffus de joie et d'espérances que procure la rencontre d'un être avec lequel on se sent en accord parfait.

Ce fut Françoise qui, la première, usa tout naturellement du tutoiement.

-Ton attitude à l'église m'a surprise, Antoine... est-ce que je me trompe si j'en déduis que tu ne crois pas en Dieu? ou, peut-être, es-tu agnostique? ou tout simplement indifférent? non concerné par la religion?

-Pourquoi ces questions? t'ai-je choquée? es-tu croyante toi-même? aurais-je, en déplaçant les chaises, heurté les convenances de ta foi?

Françoise ne répondit pas; elle était occupée à chasser des escadrilles de moustiques qui, attirés par la lumière des lampes suspendues aux branches des tilleuls, descendaient en piqué sur la peau blanche et délicate de la jeune femme.

-Veux-tu que nous changions de table, Françoise?

-Non, c'est inutile, cette "Luftwaffe" est partout...

Elle se protégea tant bien que mal d'un châle de soirée en dentelle noire, ce qui la rendit encore plus belle et séduisante aux yeux de son compagnon qui ne put se refréner de le lui faire remarquer:

-Que tu es jolie, Françoise!... Mais tu n'as pas répondu à ma question. Es-tu croyante et t'ai-je importunée par ma conduite? 

-Non, je te rassure, je suis athée, foncièrement athée, formée depuis mon enfance par un père franc-maçon, et je reste absolument indéformable, ça, tu peux en être sûr. Toi aussi, je suppose?

Antoine fut surpris par le ton péremptoire de sa réponse.

Première dissonance, pensa-t-il. Qu'à cela ne tienne, en musique la dissonance fait partie de l'harmonie; d'ailleurs, la théorie musicale n'enseigne-t-elle pas que la dissonance crée une tension qui rend nécessaire la résolution d'un accord? Tiens, voila une idée intéressante qu'il me faudra creuser et développer. En attendant je dois lui répondre, en évitant cette tension, car dans ce genre de propos il est très difficile d'arriver rapidement à un accord.

-Non, Françoise, bien au contraire! Je suis croyant, foncièrement croyant, pour parler comme toi. Mais je ne désire pas, ce soir, t'embarquer dans ce genre de galère; ce sujet nous entraînerait trop loin et j'ai un train à prendre pour retourner à Berlin. Nous en reparlerons une autre fois, si tu veux. De toute façon, la question de la croyance s'invite, tôt ou tard, dans les rapports humains; qu'on le veuille ou non, elle finit par s'imposer telle une intruse... Je suppose que tu rentres aussi par le train?

-Non, j'ai retenu une chambre ici, car je ne voulais pas faire le trajet seule la nuit... Alors, tu es écrivain, selon ce que j'ai cru comprendre?

-Pas exactement, je suis un journaliste qui se mêle d'écrire des poèmes,  des nouvelles et des romans.

Le regard interrogatif de la jeune femme l'incita à poursuivre.

-J'en suis à mon deuxième roman. Un éditeur de mes amis a insisté pour publier mon premier livre qui a eu un petit succès, et maintenant il m'en réclame un second que j'essaye de terminer tant bien que mal, car mon travail et mes voyages me pompent temps et énergie.

-Pourquoi ne choisis-tu par de te consacrer totalement à l'écriture? d'en faire ta carrière?

-Parce que j'aime mon métier de journaliste, que je m'y sens bien et que je désire le poursuivre. Si j'écris, ce que je fais depuis ma prime jeunesse, c'est uniquement pour me faire plaisir et non pour entrer dans la carrière littéraire. Écrire est un besoin inhérent à ma personne. Ce n'est pas une vocation et je n'ai aucune prétention. D'ailleurs le produit de la vente de mon premier livre, " Mon ciel est chargé de frimas", ne me laisse pas entrevoir de gains suffisants pour subsister.

-Alors, pourquoi te faire publier?

-Tu connais la phrase de Schiller "les dieux eux-mêmes résistent vainement contre la bêtise". Moi qui ne suis pas un dieu, je n'ai pas pu résister à l'appel de la vanité. Quand je reçus les premiers courriers de détracteurs se sentant obligés, à tort ou à raison, de censurer ma prose, je l'ai vite ravalée cette vanité. Ils m'ont au moins aidé à acquérir le détachement nécessaire à toute création indépendante. A la limite, même si je ne publiais pas et que je n'avais aucun lecteur, cela ne me dérangerait pas, car l'essentiel me resterait, le plaisir d'écrire.

-Tu dis cependant que ton livre a eu quelques succès. 

-Oui, de nombreux lecteurs mon envoyé de gentilles lettres auxquelles j'ai été très sensible. Devant leurs témoignages d'appréciation, je me suis dit que si je peux communiquer quelques idées dont certains se sentent enrichis, alors cela vaut la peine d'être publié, et sois sûre que je ne boude pas mon plaisir. Quant aux critiques littéraires, ceux qui se prennent pour Sainte Beuve ou Bernard Pivot, je n'ai cure de leur avis, car je ne ressens pas le besoin de prouver quoique ce soit...Mais assez parlé de moi. Tu m'as dit que tu étais venue à Berlin pour faire une série de conférences ?

-Oui, c'est exact.

-Mais encore?...

-Il s'agit de trois exposés traitant de l'influence de Franz Liszt sur Richard Wagner, dans le domaine de l'harmonie, s'entend. Ce sont des considérations très techniques destinées à un publique averti. 

-Je suis convaincu que sans Liszt, la musique de Wagner n'aurait pas atteint les sommets que nous lui connaissons. Je ne sais plus qui a dit que Liszt était un javelot planté dans l'avenir; il est temps d'oublier le virtuose au profit du compositeur encore bien méconnu. Wagner, lui, ne s'y est pas trompé et il en a fait ses choux gras.

-C'est tout à fait exact, Antoine! Tu sembles familier avec cette question...

-oh que oui! Mon professeur de théorie musicale, un spécialiste reconnu de ces deux compositeurs, m'a beaucoup parlé de cette influence, pour ne pas dire du pillage auquel Wagner s'est livré dans les trouvailles et les richesses harmoniques de son ami Liszt. C'est d'ailleurs lui qui m'a initié à la musique de Wagner, ou pour être plus exact, qui m'a inoculé le virus de ce qui est devenu une véritable passion. Il a beaucoup écrit sur ces sujets et ses ouvrages font autorité dans le monde entier.

-Mon professeur de musicologie aussi; à vrai dire, je suis venue à Berlin pour le remplacer, car il commence à sentir la fatigue de ses quatre vingts ans. J'ai beaucoup d'admiration pour cet homme érudit et, à la Sorbonne, comme au Conservatoire, il est apprécié et respecté par tous.

-A la Sorbonne? Au Conservatoire? Quatre vingts ans?  Ne me dis pas que ton professeur est Serge Gutenberg?

-Si, c'est lui... tu le connais?

-Bien sûr! C'est de lui dont je t'ai parlé il y a un instant...Serge est plus qu'un professeur pour moi, il est devenu un de mes amis les plus chers. Quelle coïncidence! Parler ici, dans ce coin reculé de Prusse, avec une jeune femme qui, il y a quelques heures, m'était parfaitement inconnue, de Serge Gutenberg, mon ami, avec lequel elle collabore... La vie nous réserve de ces surprises...

-Alors, si je comprends bien, tu es un inconditionnel de Wagner…

-Loin s'en faut... Je suis plutôt un drogué qui, comme Nietzsche, s'est affranchi de l'emprise de sa drogue. Cependant, dès que je suis de nouveau en contact avec cette musique, le prélude de Lohengrin, de Tristan ou de Parsifal, par exemple, ou n'importe quel thème de la Tétralogie, je retombe sous le charme et dans la dépendance, comme si j'avais bu le philtre... Comme Nietzsche le fit, je lutte contre Wagner; lui, il me semble avoir gagné la bataille... mais, en ce qui me concerne, l'Enchanteur finit toujours par avoir raison de moi.

-Pourquoi un tel combat? Si je peux comprendre Nietzsche qui fut un ami intime du couple Wagner et qui exposa clairement les raisons de son rejet, et je suppose qu'il en eut d'autres, moins avouables à ce qu'il me semble, en ce qui te concerne, Antoine, quel est ton problème avec Wagner?

-Je vais essayer de m'en expliquer avec concision et clarté. Je ne me place pas, comme Nietzsche, au niveau de l'esthétique et je n'adhère pas à sa conclusion que la musique de Wagner est l'apogée de la décadence de l'art. J'ai, avec Wagner, deux problèmes: le personnage et le despotisme de sa musique.

Il y a d'abord sa personnalité qui me rebute. Je n'admets pas sa conduite avec son hôte suisse, Otto Wiesendonck, dont il séduisit l'épouse, la jeune et jolie Mathilde, ni sa conduite avec son ami et promoteur enthousiaste de ses œuvres, le grand chef d'orchestre Hans von Bülow , dont il prit la femme, Cosima Liszt,  pour la faire sienne; je n'admets pas non plus la manière dont il profita des faiblesses de son admirateur passionné, Louis II de Bavière, pour lui soutirer un maximum d'argent; est-il tout à fait exempt de responsabilité dans la déchéance démentielle du jeune roi, ce qui le conduisit à son dramatique suicide? Cette conviction qu'il avait de son génie l'amena à piétiner bien des gens et à sacrifier bien des principes sur l'autel de son art; nous en sommes bénéficiaires, mais cela me gène.

-évidemment, vu sous cet angle, je ne peux pas te donner tort. Quant au despotisme de sa musique, que veux-tu dire par cette expression?

-Je n'en veux pas à Wagner d'avoir été un génie, et quel génie!... Mais sa musique exerce un tel charme sur moi, au sens magique du terme, qu'elle m'envahit et s'empare de mon esprit; elle finit par m'empêcher de jouir des autres compositeurs. N'as-tu pas remarqué qu'après avoir écouté du Wagner tu ne peux plus écouter d’autres œuvres comme celles de Mozart, Beethoven, Chopin, et même de ses épigones, Bruckner, Mahler ou Richard Strauss? La musique de Wagner exalte mon esprit, celle de Beethoven parle à mon cœur. J'entre toujours en guerre lorsque l'esprit tend à étouffer le cœur.

-Je n'ai jamais remarqué cela, mais je vais tenter l'expérience, bien que je ne pense pas être aussi sensible que toi à la musique. Peut-être ai-je le syndrome du professionnel.

-Le syndrome du professionnel?

-Oui, je crois que lorsque l'on devient spécialiste en quoique que ce soit, on perd l'innocence de l'amateur, ce qui nous empêche d'en jouir par instinct et par goût; nous sommes freinés par toutes sortes de considérations techniques et par la saturation qui rompt le plaisir.

-c'est possible, mais je connais des cuisiniers de métier qui adorent déguster leur cuisine et des jardiniers professionnels qui aiment toujours s'arrêter pour admirer et humer les fleurs qu'ils cultivent...

-peut-être, mais je n'en reste pas moins convaincue qu'il leurs manque l'innocence primitive et le charme du mystère dont la connaissance nous prive...

-ce que tu me dis là me fait penser à la théorie de Nietzsche sur les aspect dionysiaque et apollinien de l'art et de la vie. Je te l'accorde, il manque aux spécialistes l'instinct dionysiaque pour en jouir pleinement... Lorsque la raison s'en mêle, nous sommes piégés pour ce qui est du plaisir et de la jouissance... J'aime déguster une mandarine, non parce qu'elle contient des vitamines, mais tout simplement parce que j'aime ça... et je t'assure que lorsque je mords sa chair juteuse, il m'indiffère qu'elle contienne des vitamines...

-tu as certainement raison, Antoine, mais tu me parles toujours de Nietzsche... C'est bien la première fois qu'un homme qui se réclame de la croyance en Dieu fait référence au philosophe de "la mort de Dieu"...

-Cela te semble paradoxal? Je te comprends. Cependant, sache que j'admire Nietzsche et que je suis en plein accord avec lui sur bien des points tels que la théorie de la mort de Dieu, et crois bien que cela n'est pas du tout incompatible avec ma foi... Françoise, avant que je m'en explique, choisissons un dessert...

-Non, merci, je prendrais plutôt un café, j'en ai besoin pour t'écouter m'éclairer sur tes rapports avec Nietzsche.

-Fräulein, zwei kaffee, bitte!

-Françoise, je crains de t'ennuyer avec ces considérations un peu trop sérieuses pour une soirée de détente, au clair de lune, au fond de cette belle région romantique à souhait... l'air est tiède et cette nourriture sans prétention est délicieuse... quant à ce "vin de glace", il a envahi mon esprit.. tout nous invite à la légèreté... tu ne trouves pas?

-Tu oublies les moustiques... Mais je t'en prie, tu m'intéresses et je veux t'écouter manier le paradoxe, car tu m'as l'air assez doué pour cela... Comment donc un croyant peut-t-il être en accord, dans le domaine de la foi, avec l'auteur de "l'Antéchrist"? Avec celui qui a déclaré "Dieu est mort"?

La serveuse leur déposa deux tasses de ce café allemand typique, au goût fort agréable, mais au jus d'un brun si clair que l'on pourrait y distinguer la silhouette du Bundestag, ondulant au fond de la tasse.

Antoine s'enflamma:

-En effet, je suis d'accord avec Nietzsche, quand il dit que "Dieu est mort"... Il faut se rappeler que le père du philosophe était pasteur; même si ce père est décédé quand son fils avait cinq ans, le jeune Friedrich fut immergé toute sa jeunesse dans un bain luthérien; il fit même des études de théologie à l'Université de Bonn. Le dieu auquel il se réfère est donc le dieu du protestantisme, du catholicisme, celui de la chrétienté, le dieu des théologiens, issu, après des siècles d'apostasie, du christianisme primitif, mais qui n'a plus rien à voir avec le Dieu d’Abraham, de Moïse et du Christ. C'est ce dieu là qui est mort, et non celui auquel je crois, le Dieu authentique de la Bible, qui, pour moi, est toujours vivant.

-C'est une manière ingénieuse de voir les choses..., mais ce n'est peut-être pas celle de Nietzsche...

-Si tu lis ce que Nietzsche en a écrit, dans "Le Gai Savoir", tu verras que c'est aussi sa manière de voir les choses. Juste après avoir fait sa célèbre déclaration, il s'explique en affirmant - je cite de mémoire- que "la croyance au dieu chrétien a perdu toute crédibilité". Il ajoute que cela "commence à répandre sa première ombre sur l'Europe"... Ce qu'il avait discerné au dix-neuvième siècle est devenu évident à notre époque; la décroissance de la pratique religieuse en occident, cette pratique qui se réduit, pour les rares fidèles qui y sont encore attachés, à un ensemble de traditions vidées de leur substance, plus folkloriques que spirituelles, en est la démonstration indiscutable... Ce dieu là, sans nom, tricéphale, distant, avec sa collection de mystères impénétrables, indifférent aux malheurs du monde, cruel même avec ses tourments éternels, ce dieu là auquel je ne crois pas et auquel Nietzsche se réfère, n'a plus aucune influence déterminante sur notre civilisation; il est à l'agonie, au point qu'il est potentiellement mort. C'est le dieu de ce christianisme apostat que Nietzsche vomissait, qui me répugne tout autant et que, d'ailleurs, je combats dans mes écrits comme dans mes conférences.

-Ouah! Comme tu es enragé...

-Je déteste l'imposture religieuse qui est cause de bien des problèmes de notre pauvre humanité. Tu comprends pourquoi je m'entends si bien avec  ce philosophe?... Oh!... je m'aperçois que le temps a passé très vite. Je vais régler l'addition et, si tu veux bien, nous continuerons la discussion sur le chemin de la gare, puisque ton hôtel est dans ce quartier... J'ai encore beaucoup de choses à te dire sur Nietzsche. Rassure-toi, je ne veux pas devenir rasoir et je me bornerai à t'expliquer en quoi il m'a aidé à me connaître mieux.

A peine étaient-ils sortis du restaurant, que le double bip, si caractéristique de l'arrivée d'un message sur un portable, résonna dans la poche d'Antoine.

- Excuse-moi, Françoise! 

Il lut son message, esquissant une moue de désagrément:

-Ça y est, le travail me rattrape. Mon chef me demande d'être à la rédaction demain, le plus tôt possible, pour une mission au Pakistan... Je prendrai le premier avion pour Paris, demain matin.

-C'est cela le métier de grand-reporter...

-Oui, et c'est cela qui me passionne, mais qui, maintenant, me désole; j'aurais tellement aimé écouter tes conférences et faire plus ample connaissance avec toi... L'idée de te quitter si vite ne me plaît pas du tout, Françoise...

-C'est peut-être mieux comme cela...

Antoine accueillit cette remarque, très féminine, avec une pointe de déception. Il réalisa que, dans son inconscient, il avait déjà commencé à élaborer un projet de relation avec cette jeune femme vers laquelle il se sentait très attiré, non seulement par sa beauté racée, mais aussi par sa personnalité franche qu'il percevait foisonnante de richesses. Pour que Serge se fasse remplacer par elle, à Berlin, ce devait être quelqu'un d'exceptionnel... D'un autre coté, l'aventure douloureuse qu'il avait vécue, quelques années auparavant, avec Alice, son premier grand amour, l'avait rendu prudent, méfiant même, non seulement vis à vis de l'autre sexe, mais également vis à vis de son cœur d'amadou. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il avait demandé au journal de lui faire parcourir le monde, pour s'enivrer de travail et oublier ce premier grand chagrin; il ne se permettait que des aventures éphémères, au gré des circonstances. Elle a raison, pensa-t-il, c'est peut-être mieux comme cela.

Ils se mirent en route.

Il n'osa pas lui reprendre la main.

-Je voudrais te revoir, à Paris, Françoise...

Elle esquiva l'invitation et enchaîna:

- Vas-tu me laisser sur ma faim quant à tes rapports avec Nietzsche?

Le fracas du tramway qui les dépassait lui donna le temps de reprendre ses esprits.

-Nietzsche?... ah oui!... ce message m'a désarçonné... Et mon roman que je ne pourrai pas continuer, faute de faire les enquêtes nécessaires dans l'ancienne zone de Berlin-Est... Enfin, j'ai pu visiter le musée consacré au Mur, à Check Point Charlie... J'ai aussi collecté beaucoup de documents et de photos... Je vais devoir annuler mes rendez-vous, obtenus à grand peine avec certains de ces passagers clandestins qui ont défrayé la chronique en risquant leur vie pour franchir le mur, poussés par leur soif intense de liberté...

-Ah! C'est donc là le sujet de ton roman?

-Oui, c'est l'histoire d'une famille juive de Berlin-Est qui a décidé de retrouver un grand-père, de retour des Etats-Unis, en Allemagne de l'Ouest... avec d'innombrables péripéties, parfois rocambolesques, mais toutes basées sur des faits vécus par ces personnes que j'allais rencontrer. J'ai eu beaucoup de peine à obtenir ces entretiens; les juifs ne sont pas volontiers diserts sur ces évènements encore récents...

-Tu t'intéresses donc aux juifs?

Antoine hésita quelques secondes, avant de répondre:

-Oui, la moitié de ma famille, en Equateur, est d'origine juive.

-Antoine...je t'ai trompé... mon prénom n'est pas Françoise... Je m'appelle Esther, Esther Zimmermann.

-Esther... J'adore ce prénom, celui de la jolie reine juive de Perse dont le nom hébreu était Hadassa, ce qui signifie myrte... Cela te va très bien, Esther, car le myrte était le symbole de Vénus... Mais pourquoi cette dissimulation de ta véritable identité? As-tu voulu imiter la prudence de la reine Esther?... ou serais-tu de ceux qui renient leur judaïté?

-Renier ma judaïté? Non! Jamais de la vie! Je l'ai cachée, pour la première fois, avec toi... J'ignore pourquoi...Cela m'intrigue... En réalité, je crains peut-être de considérer la raison qui s'impose à mon esprit... N'en parlons plus, je t'en prie... Selon toi, Nietzsche était-il antisémite? Je suis certaine que ta réponse ne manquera pas de me surprendre...

Antoine admira avec quelle opiniâtreté, mais aussi avec quelle finesse, son interlocutrice orientait la conversation.

-Je ne suis pas un exégète de Nietzsche, mais le peu que je  connaisse de lui m'incite à répondre "non!", il n'était pas antisémite. J'en veux pour preuve sa discorde avec sa sœur Elisabeth qui avait épousé un antisémite notoire que l'on appelait "le chasseur de juifs". Dans une de ses lettres il lui déclare que c'est pour lui une question d'honneur que de s'opposer sans équivoque à l'antisémitisme, dans sa vie comme dans ses écrits.

-Curieux personnage que ce Nietzsche!

-Personnage fascinant, Esther, qui, comme je te l'ai dit, m'a aidé à discerner en moi, d'une manière originale, cette double influence qui combat dans ma personnalité et me fait agir selon que l'une ou l'autre prend le dessus. Je dis originale, car le christianisme m'avait déjà appris que l'homme, soumis à la loi du péché depuis la rébellion adamique, doit sans cesse mener un combat entre deux influences puissantes.

-Tu m'intrigues...

-Je m'explique. Dans son premier grand ouvrage, "La Naissance de la Tragédie", Nietzsche démonte le mécanisme de l'art grec, en identifiant les symboles de la mythologie qui en sont les moteurs. Selon lui, la tragédie de la vie y est décrite comme le résultat de l'antagonisme de deux pulsions, de deux instincts majeurs, l'apollinien et le dionysien. 

Apollon est le symbole de l'équilibre, de l'harmonie, de la beauté plastique, de la froide raison. Dionysos, quant à lui, est le symbole de la musique, de l'ivresse, de la sensualité, de l'exubérance, des émotions.

-C'est intéressant.

-C'est passionnant, et crois bien que t'expliquer cela en quelques mot est réducteur pour la démonstration flamboyante qu'en fait le philosophe dans son ouvrage.

-Tu veux donc me faire comprendre que cette dualité se trouve en ton for intérieur?

-Exactement, ces deux instincts combattent au plus profond de moi. L'apollinien, je l'ai hérité de mon père, normand ou "homme du Nord", équilibré, raisonnable par nature. Le dionysien, j'ai dû le recevoir de ma mère, sud américaine, d'essence latine et même orientale par la judaïté de ses ancêtres. Mes parents, en lutte perpétuelle en sont d'ailleurs arrivés à divorcer après vingt ans de mariage, première tragédie de ma vie. Ma personnalité est tissée de ces deux fibres, l'apollinienne et la dionysiaque. J'aime la rationalité, l'équilibre, l'harmonie, mais la folie l'emporte souvent dans ma vie. Lorsqu'il s'agit de décisions importantes, ce qui est rare, heureusement, cela devient une tragédie quand le dionysien prend le dessus. Ce n'est qu'une illustration du drame humain dont la plus belle explication se trouve dans la Bible, mais cela nous entraînerait trop loin. Laisse moi simplement te citer ce qu'en a écrit un apôtre du Christ, Paul, dans sa lettre aux Romains: " Car je sais qu'en moi, c'est à dire dans ma chair, il n'habite rien de bon... Car le bien que je veux, je ne le fais pas, mais le mal que je ne veux pas, c'est ce que je pratique. Je prends plaisir à la loi de Dieu selon l'homme que je suis intérieurement, mais je vois dans mes membres une autre loi qui fait la guerre contre la loi de mon intelligence..."

-Eh bien, si je m'attendais, ce soir, à parler, avec un beau jeune homme, de choses aussi profondes...

Ce compliment qu'elle n'avait pu réfréner, fit bouillir subitement l'esprit dionysien d'Antoine.

-Rassure-toi, je suis beaucoup plus drôle, Esther, quand je me laisse dominer par le dionysien... C'est d'ailleurs lui qui m'a incité à t'accoster aujourd'hui...

Esther esquissa un charmant petit sourire.

-Et moi, par mes questions, je t'ai ramené vers l'apollinien...Nous voici arrivés à mon hôtel.

-Je n'ai pas envie de te quitter comme cela, ce soir, Esther...

-Il le faut pourtant, Antoine. Sache que moi je suis surtout apollinienne, selon ce que tu m'as appris de la symbolique de ton cher ami Nietzsche. Comme pour la plupart des femmes, il me faut du temps pour devenir... dionysiaque. Nous ne nous connaissons que depuis quelques heures. Rien d'autre que de se quitter maintenant ne serait raisonnable. Nous venons de commencer, je crois, une belle histoire; il me faut un peu de temps pour être sûre de désirer la poursuivre... Ne tombons pas dans le banal, encore moins dans le vulgaire... N'en faisons pas un mauvais roman de gare...

-Tu as raison, Esther, je trouve notre rencontre trop belle pour la galvauder de quelque manière que ce soit... A mon retour du Pakistan, permets-moi de reprendre contact avec toi. Moi aussi, je veux que cette soirée soit le début d'une belle histoire... J'ai le sentiment que nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard...

-Moi, vois-tu, je crois au hasard et je ne lui fais pas confiance... il me faut du temps, j'ai toujours besoin de vérifier l'authenticité de ce que je ressens, de ce que je vis, car je me méfie également de moi-même...seul ce qui résiste à l'épreuve du temps, pour moi, se révèle authentique.

-Alors, on se quitte là? comme cela? sans plus?

Il la regardait, embarrassé, avec le sentiment désagréable d'être gauche, désarmé devant la sagesse de cette noble et mystérieuse beauté.

-Au revoir, Antoine...

Se haussant sur la pointe des pieds, elle posa subrepticement  ses lèvres sur celles du jeune homme, en un baiser que la rapidité de l'élan ne permit pas à Antoine de retenir pour le mieux savourer, et, se retournant, sans un geste, sans même un regard, elle franchit la porte de l'hôtel pour disparaître dans la foule grouillante des clients agglutinés devant la réception.

Il eut soudain cette impression profonde et triste qu'il ne la reverrait plus et que l'enchantement de cette soirée irait rejoindre la cohorte grandissante des occasions manquées. Encore sous le charme de cette rencontre à Potsdam, il prit le chemin de la gare, le cœur embué d'amertume.