04.10.2009
NUMERO 189-Note 151
Frère Anthime Paul avait la colère à fleur de peau.
Dès qu'un élève s'aventurait un peu trop loin hors des limites de la discipline, le "cher frère" entrait dans une fureur biblique et tombait à bras raccourcis sur le transgresseur pour une raclée de jugement dernier. Je me rappelle, par exemple, mon copain "Nanard" qui, poursuivi par le professeur pour je ne sais plus quelle transgression, après une tentative de fuite dans les allées de la classe et entre les pupitres, fut rattrapé dans le couloir où il reçut une trempe à coups de poings, rythmée de vociférations apocalyptiques, dans le silence ecclésial d'une quarantaine de potaches tétanisés; il fut projeté avec violence contre une des portes donnant sur la cour de récréation dont la serrure s'en trouva faussée et en resta longtemps inutilisable.
En dehors de ces instants de colère, notre professeur était d'un commerce agréable, gentil et amical avec ses élèves.
En quatrième secondaire, chaque matin, pendant un quart d'heure, il nous faisait un cours passionnant de stylistique dont je me souviens cinquante six ans plus tard; les gamins que nous étions étaient sollicités pour trouver des exemples de ces figures de style aux noms barbares que je n'ai jamais oubliés, tels que "antonomase" "métonymie" ou "oxymoron".
Nous l'aimions bien notre professeur et je crois que cette affection état partagée.
Frère Anthime Paul était chargé de surveiller l'un des quatre dortoirs de l'établissement, celui où j'avais mon lit, une immense salle d'une centaine de places au parquet fleurant bon la cire. On entrait dans ce dortoir, situé au premier étage du bâtiment principal, par une porte centrale à double battants de part et d'autre de laquelle se trouvaient d'immenses armoires murales allant jusqu'au plafond qui contenaient le casier à linge de chaque pensionnaire, repéré d'un numéro attribué à chacun et dont tout notre linge était également marqué. Les lits étaient disposés en quatre rangées, et le long du mur du fond se trouvait une batterie de lavabos où nous faisions notre toilette; beaucoup moins de lavabos que de lit, aussi, au signal du réveil, c'était une course de vitesse pour être dans les premiers à se laver ou, plus exactement, à se débarbouiller...
A la fin de chaque journée, après l'étude du soir, sous la férule du frère, nous nous rendions en rang et en silence jusqu'à une sorte de remise ou se trouvaient les boîtes à provisions et les nécessaires à chaussures. Là, toujours dans le silence le plus absolu, nous dépensions nos dernières forces à faire reluire nos souliers.
En ce qui me concerne, j'avais toujours évité de provoquer le frère, me tenant à carreau, craignant qu'il m'octroie une des raclées de sa collection.
Mais, un soir d'hiver, dans le fameux local à provisions...
-Qui a parlé?
Mutisme général.
La voix du frère devint plus sèche:
-Je le répète, qui a parlé?
Après une pause, la voix vibrante de colère, il hurla:
-Une dernière fois, qui a parlé?...
-Bon! Tout le monde dehors, en rang, les mains sur la tête!
Arrivés dans la cour centrale du pensionnat, spacieuse et déserte à cette heure, éclairée de quelques lampadaires dont la lumière jaune était lugubrement tamisée par la brume froide qui commençait à descendre de la nuit, il reprit d'une voix de plus en plus glaciale:
-Vous tournerez autour de la cour, les mains sur la tête, jusqu'à ce que celui qui a parlé se dénonce.
Et nous tournâmes, tournâmes, tournâmes pendant une heure qui nous en parut trois, nos jambes et nos visages glacés et rouges de froid.
Puis, devant l'échec de la méthode:
-Tout le monde au dortoir, à genoux devant son lit en direction des lavabos! et toujours les mains sur la tête!
Nous nous exécutâmes sans sourciller dans un silence sépulcral rompu seulement du grincement des marches de bois de l'escalier ciré qui nous menait au premier étage.
Une fois à genoux devant notre lit, nous entendîmes derrière nous, un vacarme difficile à identifier et qui nous sembla durer, durer...
Puis le bruit s'arrêta.
-Numéro 189!
C'était mon numéro.
Je me levai, tout le sang de mon corps refluant au fond de mes pieds.
-Viens ici!
En me dirigeant vers les armoires où frère Anthime Paul attendait, je me préparai à recevoir la correction de ma vie, résigné malgré mon innocence.
Arrivé à sa hauteur, je découvris l'origine du vacarme. Ayant ouvert avec fracas la porte de chaque casier, il en avait répandu avec colère tout le linge qui gisait en tas sur le sol, chemises, caleçons, mouchoirs, chaussettes, tout ce qui faisait l'intimité de chacun, mélangé et chiffonné en tas hétéroclites sur le plancher...
Quand je fus devant lui, il me dit, visiblement calmé, d'une voix douce, presque chaleureuse:
-Pierre, remets chaque chose à sa place.
Il tenait une de mes vestes de pyjama sur laquelle il avait lu mon numéro, 189.
Pleinement rassuré d'avoir échappé à une sorte d'apocalypse, je remis chaque vêtement, soigneusement replié, dans son casier. Le temps que cela me prit dut être long, mais il me sembla cependant très court; mes copains, toujours à genoux durent le trouver, eux, très long.
Je venais de connaître une des plus belle frayeurs de ma vie.
En mai dernier, j'ai rendu visite à frère Anthime Paul. Il a quatre vingts ans et, retraité, termine sa vie dans les dépendances d'un pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes, à Laval, dans la Mayenne. Nous étions émus de nous revoir , après plus d'un demi siècle, et de nous rappeler cette époque heureuse où, malgré notre différence d'âge, nous étions jeunes l'un et l'autre.
Il possède toujours ce grand livre à reliure bleue avec lequel il nous donnait son cours de stylistique.
Quant à cette histoire que je lui ai racontée, il ne s'en souvient pas. Dans sa longue carrière, il a enseigné des milliers d'élèves, avec sûrement des centaines de colères...
Le numéro 189, lui, ne l'oubliera jamais.
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20.09.2009
UN CONCERT A LA SALLE GAVEAU-Note 77
Nous étions, tous les quatre, mes deux sœurs, mon père et moi, ce week-end, à Paris. Ma mère était restée en vacances sur la Cote d'azur ; mon père avait dû revenir pour ses affaires et l’y laisser seule pendant quelques jours.
-Papa, Odette Robert a des places pour aller écouter, dimanche prochain, W... dans son récital à la Salle Gaveau. Es-tu d’accord d’y venir ?
-Oui, pourquoi pas ? Et, avant cela, nous irons déjeuner à la Reine Pédauque.
En quelques secondes était née la perspective d'un dimanche prometteur, au programme séduisant et bien ficelé.
Odette Robert était mon professeur de piano. Grande et belle femme brune, à la carrure superbe et à la poitrine généreuse, mais sans excès, cette juive d’origine ukrainienne en imposait par sa stature, sa voix sonore et surtout par son jeu profond, puissant et chaud, hérité de Saint-Saëns par son maître Isidor Philipp qui avait été l’élève et le collaborateur du grand compositeur.
Peu de pianistes trouvaient grâce à ses yeux, s’ils ne jouaient pas comme Sviastoslav Richter, Émile Gilels, emblèmes de l’école russe, ou comme les élèves d’Isidor Philipp, tels que Jeanne-Marie Darré ou Monique de la Bruchollerie. Le pianiste que nous allions écouter faisait partie de cette pléiade d’artistes fraîchement arrivés de Hongrie, suite à la révolution de 1956, et dont le plus célèbre fut György Cziffra.
La Reine Pédauque, pour la chair, et Gaveau, pour l’esprit, voilà qui présageait un dimanche de qualité et de jouissance artistique, tant gastronomique que musicale.
En réalité ce dimanche nous combla au delà de ce que nous avions imaginé.
Nous étions curieux de savourer les mets de ce haut lieux de la gastronomie parisienne dont la particularité était d’offrir, pour le même prix, le vin à volonté. Et quel vin ! En effet, à une extrémité de notre table, paradait une collection de magnums d’excellents crus bourguignons, des seigneurs, dont le Savigny-Les-Beaune n’était pas le moindre, et qui furent autant de défis aux disciples de Grandgousier et de Gargamelle que nous étions. La succulence des mets fut donc habilement soulignée par l’abondance et la noblesse du breuvage. Soulignée, que dis-je ? plutôt submergée serait un terme plus juste.
-Papa, il nous faut y aller, sinon nous serons en retard au concert.
Nous franchîmes dare-dare, à pied, pour aérer notre esprit envahi de brumes vineuses, les quelques centaines de mètres séparant la rue de la Pépinière de la rue de la Boétie et nous nous présentâmes, le plus dignement possible, à l’entrée de la salle Gaveau où nous attendait mon maître, détentrice des précieux billets.
A peine étions-nous assis, essoufflés et transpirants, que W... entrait en scène. Il commença par se mettre en condition avec quelques valses de Chopin, interprétant ensuite ses première et quatrième "Ballades ". Le clou de son programme était la "Fantaisie en ut majeur" de Schuman suivie d’une exécution magistrale de " Saint François de Paule marchant sur les eaux " de Franz Liszt . Le concert se termina par une toccata acrobatique de sa composition.
Le programme était tout ce qui pouvait me combler, surtout pour la Fantaisie de ce dément génial qui n’a jamais cessé de me fasciner.
(http://www.youtube.com/watch?v=EpvZ1l2CfTY)
Mon rêve cependant se transforma vite en cauchemar.
Dès la première ballade commencée, un ronflement sonore s’éleva crescendo, à coté de moi. Mon père était victime de la Reine Pédauque… Un coup de coude, dans les côtes, rétablit le silence religieux de l’assistance mélomane. Le Savigny-Les-Beaune étant cependant le plus fort, je passai tout le concert à sortir mon père de ses échappées digestives.
Nous invitâmes ensuite notre amie à venir passer la fin de la journée dans notre appartement de la rue des Batignolles. Nous nous installâmes au salon. Odette Robert s’assit devant mon Pleyel et refit tout le programme, à l’exception de la Toccata, en critiquant le jeu de ce pauvre W... avec la persuasion d’un maître rigoureux et sûr de son génie. Cette fois ci, mon père fut attentif, médusé par la musique, ému parfois jusqu’aux larmes, et quelque peu inquiet pour mon piano qu’il avait payé très cher et qui tremblait dangereusement sous les accords puissants de l’artiste.
La soirée se termina par une autre ripaille, chez l’écailler de la Place des Batignolles, digne point final à ce dimanche mémorable.
Il y eut cependant un « post scriptum » à cette page festive.
Quand elle fut de retour à Paris, ma mère apprit l’usage que nous avions fait de notre liberté, ce dimanche là. Elle entra dans une rage folle envers mon père, dans une scène de jalousie féroce, provoquée par la présence de la jolie et ardente pianiste invitée chez nous, en dehors de sa présence. Mes sœurs et moi, nous nous réfugiâmes dans nos chambres, mais les trompettes du jugement dernier retentissaient dans tout l’appartement. Mon pauvre père dut, ce soir là, se jurer que plus jamais on ne l’y reprendrait à se rendre à un concert, à la Salle Gaveau.
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14.09.2009
Histoire de famille-Note 144
HISTOIRE D’UNE BRANCHE FRANCAISE DE LA FAMILLE MENDOZA
(Texte rédigé à la demande de ma famille équatorienne)
Mon grand-père, Felipe MENDOZA-COELLO, fils de Jose Angel Maria MENDOZA et de Maria de Jesus COELLO, était un planteur établi à VINCES, dans la région de GUAYAQUIL en EQUATEUR. Homme fortuné, il laissa, à sa mort, six plantations de cacao ou haciendas. On peut trouver une description de sa personnalité pour le moins exubérante, sur le site web de l’historien équatorien Rodolfo Perez PIMENTEL, http://www.ecuadorprofundo.com , qui explique comment cet homme puissant et violent, impliqué dans le meurtre d’un neveu (grand-père de George Mendoza avec qui je suis en contact), en vint à être appelé El CONDE MENDOZA , à l’époque de sa 3ème épouse, Rachel JANTEL ; il avait été marié auparavant à Concepción MORANTE et à Nicolassa CARRIEL ( ma grand-mère).
El Conde avait trois sœurs, Angelina, Anna et Alicia. Cette dernière épousa Carlos DE SUCRE y SOTOMAYOR, qui fut nommé, au début du XXème siècle, consul général de l’Equateur à Paris. Il vint s’y établir avec sa femme, ses deux belles-sœurs et leur mère, Maria de Jesus COELLO.
El Conde, désirant que ses enfants, René, Martha et Carlota, reçoivent une éducation française, les confia à la tribu parisienne De Sucre-Mendoza. Quand Carlota, ma mère, arriva à Paris, en 1908, elle n’avait que deux ans.
Toute cette famille vécut, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, une vie luxueuse et mondaine dans les riches quartiers de la capitale française ; leur dernier appartement était situé au 78, avenue Kléber, dans le 16ème arrondissement, entre l’Arc de Triomphe et la Tout Effel.
Les trois enfants d’El Conde reçurent une éducation à la française dans des écoles huppées, tout en pratiquant l’espagnol en famille. Ma mère, décédée à l’âge de 86 ans, n’avait jamais oublié sa langue maternelle qu’elle parlait à l’occasion, avec son très bel accent sud-américain.
Cette famille allait régulièrement faire des cures dans la ville thermale de Bagnoles de l’Orne, en Normandie, comme c’était la mode à l’époque. C’est là que ma mère, amie de vacances de mes oncle et tantes, rencontra, au bal du Casino, le jeune militaire en permission, Pierre BRUNEAU, qui devint son mari en 1925.
Bien que mon grand-père, Auguste Bruneau, de la moyenne bourgeoisie, fût ingénieur, notable à Bagnoles de l’Orne (il y a une rue Auguste Bruneau dans la station) et résidant avec sa famille à Paris, mon grand-père, FelippeMendoza, domicilié, quand il était en France, au Claridge, avenue des Champs Elysée, n’approuvait pas ce mariage qu’il trouvait indigne de sa fille et au dessous de son rang d’homme fortuné. Mon père était étudiant et sans situation.
Après le mariage de mes parents, mon grand-père retourna en Equateur pour ne plus revenir en France ; ma mère n’a jamais revu son père.
René Mendoza est le seul des trois enfants qui retourna vivre en Equateur. Martha est morte en France de la tuberculose ; chassée par sa famille, après avoir eu un fils, hors mariage, nommé Robert Mendoza, elle vivait dans le dénuement le plus complet.
Etant né au début de 1939, je me souviens de mes grands-tantes qui m’appelaient Pedrito et de mon grand-oncle Carlos qui avait sur son bureau une tête réduite d’indien dont les cheveux noirs atteignaient le plancher de la pièce. Je me souviens aussi d’une cousine de ma mère, Esperanza CARMIGNANI, grande et belle sud-américaine qui fut la maîtresse de Carlos GARDEL ; c’est pour elle que le célèbre chanteur composa le tango « Esperanza ». Je me souviens également du fils de Martha, Robert Mendoza qui vint habiter chez mes parents pendant la guerre.
En 1944, les allemands qui occupaient la France, rapatrièrent les membres du corps diplomatique. Carlos de Sucre, sa femme et ses deux belles-sœurs furent logés par l’occupant à l’Hôtel Ambassador, boulevard Haussmann. C’est là que je les ai vu pour la dernière fois, lors d’une mémorable séance d’adieux où l’enfant que j’étais fut baigné des larmes de ces tantes effondrées de nous quitter pour un avenir bien incertain. Le jour même ils furent dirigés sur Pau (dans les Pyrénées) d’où ils embarquèrent, plusieurs semaines plus tard pour l’Equateur.
Pensant revenir très vite en France, Carlos de Sucre confia l’appartement de l’avenue Kléber à mes parents qui vinrent s’y installer. C’est là que j’ai passé une partie de ma prime jeunesse, avec mes deux frères, Philippe et Jacques, et ma sœur Françoise. Plus tard, Carlos de Sucre, conscient qu’il ne reviendrait plus en France, demanda à mes parents d’expédier toutes leurs affaires laissées à Paris, robes chapeaux, manteaux de fourrures, documents, papiers et objets de famille, etc… Ma mère n’a jamais revu sa famille.
En 1945, mes parents divorcèrent.
Ma mère, faute de moyens, dut quitter l’appartement luxueux de l’avenue Kléber et commença une vie de difficultés financières avec la garde de ses trois enfants (Philippe était adulte et ne vivait plus avec nous).
En 1950 elle vint vivre en Belgique avec Jacques et Françoise. Là, elle accoucha d’une fille qui porte son nom, Josette Mendoza. Quant à moi, elle accepta que mon père, remarié, me prenne chez lui et s’occupe de mon éducation et de mes études.
En 1954, elle fut avisée de la mort de mon grand-père, Felipe Mendoza. Un avocat de Quito, maître ROJAS, lui proposa de s’occuper de ses droits moyennant une rétribution s’élevant à 50% de sa part ; elle refusa, et faute de moyens fut incapable de faire valoir ses droits et de recevoir son dû ; nous ignorons jusqu’à ce jour qui en bénéficia.
Je rejoignis ma mère et mes frères et sœurs en 1961, me mariai et m’établis à Bruxelles où je vis toujours.
Carlota Mendoza s’est éteinte le 18 août 1993, laissant ses enfants, Pierre, Françoise, Jacques et Josette. Philippe vivait en France.
Actuellement, les descendants de Felipe Mendoza, en Europe, sont :
-Philippe Bruneau (2 enfants : Véronique et Elisabeth qui, toutes deux ont des enfants).
-Pierre Bruneau (3 enfants : Caroline, Elodie et Thomas ; Caroline a 2 enfants).
-Françoise Bruneau, célibataire et sans enfants.
-Jacques Bruneau, décédé (2 enfants Valérie et Sandrine qui, toutes deux ont des enfants).
-Josette Mendoza (2 enfants, Philippe et Céline, qui tous deux, ont des enfants).
Quant à Robert Mendoza, nous avons perdu sa trace. Il s’est marié en France et vivait au Vésinet ; jusqu’à présent, mes recherches pour le retrouver n’ont pas abouti. Peut-être est-il retourné en Equateur.
Ce récit est basé sur mes souvenirs, ceux de ma soeur Josette qui a pu recueillir le récit que lui fit notre mère, sur du courrier de Carlos de Sucre en ma possession, ainsi que sur le résultat de recherches généalogiques en cours.
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13.01.2007
VALSE MELANCOLIQUE-Note 78
Le geste de dresser une table au jardin est un geste universel et millénaire qui reste, pour moi, un des plus beaux gestes de la vie humaine, un geste essentiel.
Nous avions coutume, Claude, de le faire chaque samedi de juillet et d'août, en vue de ta venue avec les tiens, dans la vieille maison familiale de ce doux pays d'Anjou. Dresser une table sous l'acacia, où Thomas avait fixé une ampoule baladeuse pour nous éclairer à la tombée de la nuit, était un acte prometteur, annonciateur d'une soirée conviviale de saine détente.
Nous nous réunissions autour d'un repas rustique de salades composées, de charcuterie du cru, rillettes, pâté de campagne, andouille, saucissons divers et de ces fromages de légende, Camembert, Vieux pané, Pont l'Evêque, chèvres variés, l'ensemble arrosé d'Anjou Village ou de Saumur-Champigny.
Nous parlions de tout et de rien, nous refaisions le monde, signe de notre permanente jeunesse. Et, quand le vin faisait sentir sa magie, nous devenions gaulois, dans nos histoires comme dans nos chansons, en fidèles disciples de notre vieux maître, François Rabelais...
A la fraîche, les parfums montaient de la campagne, tandis que les insectes se rassemblaient autour de la lampe de l'acacia, virevoltant dans le vrombissement lancinant d'un sabbat incessant, tandis que, intarissables, nous prolongions notre plaisir au delà du café et de la poire Williams.
Je ne connais pas de bonheur plus authentique, plus pur, que de sentir, les soirs d'été, l'odeur du froment s'épandre, en nappes subtiles, à travers les champs, et de s'enivrer des parfums capiteux des jardins environnants. Alors, je ne peux m'empêcher de me redire les beaux vers de Baudelaire:
"Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!"
Mais voilà, rien n'est permanent en cette vie!
Les enfants ont grandi, nous n'avons plus la maison angevine, et toi, Claude, tu viens de t'endormir du sommeil des profondeurs.
Lorsque la famille sera de nouveau réunie, ton image flottera, bien vivante, parmi nous, mais nos soirées ne seront plus jamais les mêmes.
Et me récitant les vers du poète, je serai plus sensible à la suite de sa complainte:
"Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.
Un coeur tendre qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!"
Adieu soirées insouciantes autour de la table dressée au jardin, adieu Claude, adieu "passé lumineux"!
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22.02.2006
DEBARQUEMENT-Note 49
"Monsieur Bruneau, prenez votre famille et quittez le village, mettez-vous en lieu sûr; demain nous allons nous battre ici, les américains arrivent."
Cet officier allemand, père de famille lui-même, commandait une batterie de D.C.A., à la sortie de Loupfougères.
Ce petit village de la Mayenne se trouvait sur la trajectoire des troupes du Général Patton qui, après le débarquement de Normandie. progressaient vers l'intérieur pour submerger les troupes allemandes et les pousser à la reddition.
Nous avions quitté Paris pour nous réfugier dans ce bourg où la municipalité nous avait alloué, dans le centre, une maison inoccupés, sordide et pleine de rats; ce palais des mille et une souris était proche du carrefour où était embusquée la fameuse batterie.
Monsieur Bruneau ne se le fit pas dire deux fois; le soir même, nous dormions dans la grange d'une ferme des environs appartenant à des cousins.
L'officier avait raison. De retour au village, nous vîmes les traces encore fumantes du combat de la veille. Nous eûmes de la chance, car notre maison était encore debout et les rats toujours vivants.
Nous vécûmes les quelques jours suivants dans l'attente fébrile des américains.
Et, un matin, une clameur retentit dans le village, reprise en écho par ses habitants:
"Les américains! Les voilà! Les voilà!"
Le convois arrivait par la route de Mayenne à Villaines-la-Juhel.
Si ces noms ne vous disent rien, ne vous lamentez pas sur votre inculture, il s'agit de la France profoooonde...
Je revois encore le premier GMC chargé de soldats, déboucher sur la petite place, suivi de dizaines d'autres, tous débâchés, bourrés d'hommes kakis, accueillis en sauveurs par les villageois déchaînés.
Émerveillement des gamins à qui les soldats jetaient du chewing gum et des tablettes de chocolat; vous vous doutez bien que le petit parisien en culotte courtes n'était pas le dernier dans la mêlée.
Et chaque jour le miracle se reproduisait.
Toute guerre apporte avec elle son lot d'injustices et je ne fus pas épargné.
Un matin, un gros paquet rectangulaire fut jeté d'un camion. Une fée devait avoir le béguin pour le joli petit garçon que j'étais, car, vainqueur de la horde des moutards enragés, je m'emparai de ce cadeau du ciel et, le fourrant sous mon pull, je décampai, fier de moi, vers le refuge familial.
Ma famille étant encore régie par le système féodal, mon père s'appropria le paquet, l'ouvrit et, horreur, une multitude de petites boites d'allumettes s'en échappa et disparut je ne sais où.
Je ressentis cela comme une injustice crasse, mais le manant que j'étais n'osa pas entrer en jacquerie.
Ces événements sont encore très précis dans ma mémoire, et je me dis que le seigneur paternel fut bien avisé d'agir ainsi, car, s'il m'avait laissé cette puissance de feu, les dégâts que j'aurais occasionnés à Loupfougères auraient peut-être été pires que ceux causés par la percée des troupes américaines.
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11.02.2006
DESILLUSION-Note 47
En avril 1998, mes affaires me donnèrent l'occasion de me rendre à Aden, port de l'océan Indien, situé au Sud de ce pays fascinant appelé, avec poésie, l'Arabie Heureuse.
Ce fut dans cette ville que Rimbaud, âgé de vingt-six ans, vint s'établir, pensant y oublier son "voyage au bout de la nuit" que fut sa vie de poète.
Dans "Une saison en enfer", texte sulfureux et visionnaire entre tous, il avait prophétisé:
"Ma journée est faite: je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant... Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l'oeil furieux: sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or: je serai oisif et brutal."
Nous savons que dans ces lieux arides, dans les volutes capiteuses des encens ou l'ivresse sauvage des épices, le poète ne trouva ni le paradis de l'oubli, ni l'or tant convoité, mais qu'il y souffrit du climat et des hommes.
Usé par ses pérégrinations rocambolesques et dangereuses, à travers l'Abyssinie et le Harar, il finit par perdre définitivement la santé pour revenir mourir piteusement, d'un cancer des os, dans un hôpital sinistre de Marseille.
Absorbé dans ces souvenirs de lectures, je montai dans un avion pittoresque, empli d'une population bruyante et colorée, encombrée de paniers de fruits, de légumes de toutes sortes et de ballots ventripotents; ce zinc inquiétant m'achemina, sans encombre, de Sanaa à Aden.
Après une nuit tropicale, dans une charmante marina de l'Elephant Bay, propriété de mon sponsor local, la première chose que je demandai fut que l'on me conduisit à la résidence d'Arthur Rimbaud.
En effet, il m'était impensable de venir un jour dans ce port du Yemen sans me rendre en pèlerinage à la maison Bardey, où Rimbaud vécut et travailla et que les yéméni du cru nomment, aujourd'hui, la "maison Rambo"; j'espérais y retrouver des impressions ressenties par le poète et m'immerger dans l'atmosphère de ce lieu mythique pour y comprendre, un peu, ce que fut sa deuxième vie.
Vous pouvez imaginer l'émotion qui m'envahit quand j'arrivai à Tawahi, l'ancien Steamer Point du XIXème siècle, et que je découvris, dans l'Esplanade Road, ce bâtiment légendaire, admirablement conservé et restauré par les soins du Ministère français de la Culture.
La grande bâtisse, au rez-de-chaussé en arcades, était fermée et je ne pus y entrer, mais ce me fut déjà un bonheur de la contempler et de déambuler dans la galerie extérieure où - je me plaisait à le croire- un de mes poètes préféré avait lui-même circulé.
Je pris quelques photos et mon guide me fit découvrir, ensuite, les autres vestiges étonnants de l'histoire d'Aden, témoignages du riche passé de cette ville ancienne, construite dans le cratère d'un volcan éteint; on peut encore y voir le Grand Hôtel de l'Univers, Crescent Boulevard, où Rimbaud logea avant de s'embarquer pour l'Afrique, avec une cargaison de fusils qu'il devait livrer au célèbre Ménélik.
De retour en Europe, je déposai ces moments innoubliables, dans la malle où je conserve les souvenirs précieux de mes voyages, au grenier de ma mémoire.
Quelques mois plus tard, quel ne fut pas mon trouble lorsque j'appris, dans les journaux, la découverte et l'achat, par un rimbaldien aussi perspicace que passionné, d'une collection de photos, prises à Aden, à l'époque du poète.
Après un étude méticuleuse de ces clichés, il en avait conclu que la maison que j'avais vue n'était pas la maison Bardey; la véritable maison, située cent cinquante mètres plus loin, avait été détruite et remplacée par un immeuble nouveau. Quant à celle qui m'avait fait frissonner d'émotion, elle était postérieure à 1900.
Je m'empressai d'acheter le très beau livre, "Rimbaud à Aden", de J.J. Lefrère et P. Leroy, où je pus admirer la collection des fameuses photos, et je vérifiai soigneusement la démonstration de mon leurre.
Je dus admettre l'évidence: je n'avais pas vu la maison de Rimbaud.
Quelle déception!
Quelle désillusion!
Mais cette amertume s'estompa très vite.
Me rappelant le rêve heureux que j'avais vécu en ces lieux, j'en conclus que le bonheur vient plus de l'idée que l'on se fait des choses que des choses elles-mêmes.
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30.12.2005
LA TETINE-Note 32
Aussi loin que je puisse remonter, à la recherche de mon souvenir le plus ancien, c'est une histoire de tétine qui s'impose à ma mémoire; étant donné que ma mère me nourrit assez longtemps, cela aurait dû être un souvenir de tétin, eh bien non! C'est l' histoire d'une tétine, qui remplaça le sein de ma mère, dont je me souviens et que je vais vous compter.
Cette tétine de caoutchouc était mon univers, mon idéal immédiat, ma béquille, la raison d'être de ma vie de tout petit enfant. Je la suçotait continuellement, tel l'amateur de cigares arbore fièrement son Havane au dessus de sa bedaine.
Je la revois avec émotion, cette tétine divine, je la revois, ô drame, profanée par ce bambin maudit qui, un après-midi, vint en visite mondaine avec sa mère, amie distinguée de la mienne; il me faut préciser que cela se passait dans le XVIème arrondissement, entre l'Etoile et le Trocadéro, et que "chez ces gens là, Monsieur, chez ces gens là" on ne lampe pas du rouge, on boit le thé...
Si un coup d'éventail brisa le vase de Sully Prudhomme, un coup de dents rageur de l'horrible gamin brisa le cours insouciant de ma vie, déchirant de haut en bas le voile du Temple, pulvérisant ce pucelage qui me protégeait de l'humaine vallée de larmes.
Irrémédiable blessure, ma tétine était déchirée...
"Sturm und drang"! Aussi désespéré que le jeune Werther, jamais moutard ne pleura autant sa tétine.
Ma mère eut beau m'en acheter une nouvelle, essayer de réparer l'ancienne en la cousant avec de la laine, rien n'y fit.
Une page de ma vie était tournée, j'étais devenu l'Inconsolable, entrant de plain-pied dans la malédiction divine avec mes frères humains.
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14.12.2005
FAMILLE DE LEGENDE-Note 26
Famille de légende que ma famille!
Toute ma jeunesse fut émerveillée par les récits de mes parents sur ces descendants de conquistadores qui me donnèrent ma mère.
Ce grand-père fortuné, planteur de cacao, aux six haciendas.
Ce grand-père fabuleux qui jetait ses péones dans une fosse aux serpents.
Ce grand-père sanguinaire qui fit assassiner son neveu à la sortie d'un cinéma de Guayaquil pour s'approprier son héritage.
Ce grand-père haïssable et haï, qui circulait dans la ville protégé par six gardes du corps.
Que ne m'a-t-on pas raconté sur ce personnage intraitable et orgueilleux qui déshérita sa fille le lendemain de son mariage avec mon père, ce fils d'un petit ingénieur français sans fortune.
Famille de légende que ma famille!
Ce grand-oncle, Carlos de Sucre, vice-consul de l'Equateur, à Paris, dans l'entre-deux-guerres.
Ce grand-oncle séducteur à la descendance parisienne nombreuse et ignorée.
Ce grand-oncle qui me faisait admirer, sur le bord de son bureau, une tête réduite d'indien dont les longs cheveux de jais descendaient jusque sur le plancher.
Les soeurs de mon grand-père, aux noms de rêve, Alicia, Anna, Angelina, femmes très belles aux avant-bras recouverts de bracelets précieux qui me prenaient dans leurs bras en m'appelant "Pedrito". Ces femmes de la belle époque aux fourrures opulentes.
Il y avait aussi Esperanza C., la cousine de ma mère, Esperanza aux multiples amants dont elle faisait graver le nom à l'intérieur de son porte-cigarettes en argent.
Espéranza, pour qui Carlos Gardel composa son célèbre tango.
Espéranza qui, croyant me faire plaisir, m'apporta un jour sa spécialité, un gâteau de carottes, me dotant ainsi d'un des plus mauvais souvenirs de ma prime jeunesse.
Puis vint la guerre, elle devait être courte.
Je revois cette chambre de l'hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, où les allemands avaient groupé le corps diplomatique en vue de son rapatriement.
Toute la famille en pleurs et moi, petit garçon étonné, passant de bras en bras, couvert de baisers et de larmes latino-américaines.
Adios! Adios!
Personne ne savait que cette guerre serait longue.
Personne ne se doutait que ces aux revoirs lacrymaux seraient réellement des adieux.
Je ne les ai jamais revus.
Adieu à jamais, famille de légende!
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15.11.2005
MONTDAUPHIN-Note 21
L'existence est jalonnée d'évènements intenses, rares moments de jouissance pure de la vie, de pleine communion avec l'univers, éclairs de bonheur vrai, authentique. Ces instants sont tellement rares et furtifs, mais aussi tellement forts et pénétrants, qu'ils restent gravés au plus profond de l'être et qu'on les revit par la mémoire des décennies plus tard.
Ce jour d'été dans les Alpes savoyardes, en plein midi, je quittai la citadelle de Montdauphin par sa grande porte ogivale, traversai le pont de pierre au dessus des douves, dépassai l'imposant mûrier, aux fruits gros comme le pouce, et descendit par un petit sentier rocailleux vers le Guel, un maigre torrent en contrebas de cette bourgade fortifiée, édifiée par Vauban.
Le soleil était vertical, brûlant. Le torrent n'était plus qu'un lit de galets blancs, chauffés à blanc, irradiant une chaleur visible à l'oeil nu.
Dans le silence de ce lieux désert, je m'allongeai presque nu à même les pierres, offrant ma jeune et brune musculature au dieu de l'Egypte, bercé par le clapotis de l'eau fraîche cheminant et chantant vers la Durance. Et le temps s'arrêta.
Pur moment de bonheur!
J'étais le torrent, j'étais le soleil, j'étais la terre, le ciel d'azur, le silence, le clapotis, la quiétude, la lumière, le chant incessant des cigales, j'étais en résonance avec l'univers, j'étais la vie.
Vivre cela justifie de vivre.
Ces souvenirs précieux me seront toujours autant de cailloux blancs dans la vase de l'existence.
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07.11.2005
SALAMBO-Note 20
Monsieur Tatez nous fixa de ses petits yeux malins, deux vrilles, entre ses sourcils gris et broussailleux et sa moustache tout aussi grise de colonel en retraite; après une pose, il nous déclara avec solennité:
"Je vais vous citer la plus belle phrase de la langue française."
Il se tourna vers le mur latéral de la classe, pour des raisons d'acoustique, nous avait-il expliqué, et d'une voix sonore, modulée, déclama avec emphase:
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."
Après une profonde inspiration, il relança contre la paroi les syllabes de la phrase désormais célèbre , en les articulant comme un chanteur d'opéra:
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."
Un silence profond régnait sur la classe.
Se retournant vers nous il ajouta:
"C'est la première phrase de Salambo de Gustave Flaubert."
Je n'ai jamais oublié cet événement, ni ce maître qui sut passionner les potaches que nous étions pour notre belle langue française.
Peut-être est-ce la raison, enfouie dans mon subconscient, pour laquelle j'ai toujours soigné les introductions de mes conférences, spécialement la première phrase.
Je me suis même promis d'établir un jour une anthologie des plus belles premières phrase de nos grands romans. Si je réalise ce projet, en souvenir de monsieur Tatez, je mettrai en tête de liste:
"C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."
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